Vanités, des vanités

Si vous n’aimez pas les tableaux où les crânes disputent la vedette aux fleurs, où les os s’appuient contre un sablier et où les mouches corrompent des raisins brillants, bref si vous ne supportez pas les vanités, alors passez votre chemin, cet article n’est vraiment pas pour vous.

Si, au contraire, dans ces vanitĂ©s de toutes les Ă©poques et de tous les lieux, vous trouvez matière Ă  rĂ©flexion ou mĂŞme, comme moi, Ă  inspiration, alors lisez ce texte puis empressez-vous d’organiser un sĂ©jour Ă  Lyon et visitez l’exposition, organisĂ©e par le MusĂ©e des Beaux-Arts, A la mort, Ă  la vie – VanitĂ©s d’hier et d’aujourd’hui. DĂ©pĂŞchez-vous, vous avez jusqu’au 7 mai ! Ludmila VirassamynaĂŻken, Conservatrice en chef du MBA, est commissaire de cette expo et la scĂ©nographie est due Ă  Flavio Bonucelli qui a optĂ© pour un parcours thĂ©matique en 10 Ă©tapes, abordant tantĂ´t la vanitĂ© de la jeunesse, tantĂ´t celle des plaisirs  des savoirs ou des arts, tantĂ´t la nĂ©cessaire mĂ©ditation sur le sens de la vie.

VanitĂ©s des vanitĂ©s, tout n’est que vanitĂ© dit  l’EcclĂ©siaste par l’intermĂ©diaire du roi Salomon (EcclĂ©siaste 1:2) Ă©voquant ainsi la rĂ©alitĂ© Ă©phĂ©mère de l’être humain. Tout n’est que vanitĂ© et poursuite du vent (EcclĂ©siaste 1:14). Mais si la vie est fugace et fragile, alors faut-il a fortiori en clamer la beautĂ©, la richesse et le caractère prĂ©cieux. En rappeler le prix et, par consĂ©quent, Ă©voquer la nĂ©cessaire humilitĂ© dont nous devons faire preuve.

Etrangement, le premier dessin présentant le triomphe de la mort (Pietro Lorenzetti) date de 1348, année où la Grande Peste décime l’Europe. Ce qui n’est pas sans faire écho dans mon esprit à cette période chaotique que nous traversons aujourd’hui où à la pandémie succède la guerre.

P. Gijsels, Momento Mori, XVIIème
F. Cittadini, Vanité , XVIIème

C’est au 15ème siècle que la mort prendra l’apparence du squelette lequel cèdera, au 17ème, sa place  symbolique aux crânes, dĂ©jĂ  bien prĂ©sents grâce aux avancĂ©es scientifiques dans des Ĺ“uvres des 15 et 16ème. On trouve donc toutes sortes de crânes et de reprĂ©sentation de crânes dans cette exposition hors du commun.

Dans beaucoup de tableaux, autour du crâne, viennent se poser une série d’objets symboliques dont le sens second est suffisamment ancré dans l’imaginaire comme le sablier, la montre, la chandelle qui se consume ou la bulle de savon. D’autres sont moins évidents comme le verre de vin (vanité des plaisirs) ou l’écorce de citron pelée en spirale (écoulement de la vie).

Picasso, Vanité, 1946
Simon Renard de Saint André, Vanité, 1650

Mais Ă  toutes les Ă©poques, depuis la vanitĂ© de Simon Renard de Saint AndrĂ© (1650) Ă  celle de Picasso (1946), on retrouve un « bric Ă  brac Â» d’objets entourant le crâne, comme dans les cabinets d’alchimistes,  Ă  la recherche du secret pour prolonger l’existence.

A. Mignon, Chat renversant un vase de fleurs (détails) XVIIème

Pourtant, parfois, certains bouquets, chargĂ©s de dĂ©tails (animaux, insectes, papillons, fourmis…), suffisent Ă  transmettre le message de la brièvetĂ© de la vie.

Une salle entière de l’exposition est dĂ©diĂ©e Ă  Saint JĂ©rĂ´me, saint patron des traducteurs et traductrices, dont l’image de l’ermite, retirĂ© pour mĂ©diter dans le dĂ©sert, l’emporte en fin de compte  sur celle du savant.

Mais le moment le plus impressionnant de la visite est certainement celui oĂą le visiteur dĂ©couvre l’installation d’Erik Dietman, intitulĂ©e bizarrement L’art mol et raide ou l’épilepsisme-sismographe pour tĂŞtes Ă©pilĂ©es : Mini male head coiffĂ©e du grand mal laid come une aide minimale, et qui prĂ©sente 38 crânes fixant un petit carrĂ© sur le mur opposĂ©.

Au cours des dernières expositions que j’ai faites, on m’a souvent  demandĂ© pourquoi j’aimais peindre des vanitĂ©s, ces compositions de crânes et d’os que beaucoup qualifient de morbides. L’installation d’Erik Dietman rĂ©pond Ă  ces remarques.  Tous ces crânes sont unifiĂ©s dans leur Ă©tat. Blancs ou noirs, jaunes ou rouges, jeunes ou vieux, riches ou pauvres, faibles ou puissants, tous reviennent Ă  cet Ă©tat unique d’os pour l’éternitĂ©. Et nous rappellent que la vie, toute courte et fragile qu’elle est, doit ĂŞtre vĂ©cue avec joie et luciditĂ©. ProtĂ©gĂ©e. Et apprĂ©ciĂ©e au mieux. Avec reconnaissance.

Photos Amélie Haut

Ce texte est soumis Ă  la loi sur la reproduction. Autorisation Ă  demander Ă  amelie.haut01@gmail.com

Sublime sĂ©nilitĂ© /sĂ©nile sublimitĂ©

Antoine Compagnon, grand spĂ©cialiste de Marcel Proust, donnait, le 16 mars dernier, une leçon Ă  l’AcadĂ©mie royale de Belgique, sur la manière de finir une vie d’Ă©crivain ou de peintre. Ou, autrement dit, jusqu’oĂą ne pas aller trop loin.

Compagnon s’est penchĂ© sur cette question pendant le confinement, poussĂ© sans doute en cela par l’ambiance mortifère et, dit-il, par l’approche de la retraite autant que par le dĂ©cès d’une amie très chère. Il en est sorti un ouvrage intitulĂ© La vie derrière soi (publiĂ© en septembre 2021 aux Editions des Equateurs) dans lequel il interroge les oeuvres tardives, le « style tardif » ou « old age style », expression qui dĂ©signe la production rĂ©alisĂ©e dans les dernières de la vie.

Deux courants s’opposent face Ă  ce style tardif. Le gĂ©rontophobe qui considère que l’artiste doit savoir s’arrĂŞter car si, pendant sa jeunesse, il copie les modèles, Ă  la maturitĂ© il s’affranchit et Ă  la vieillesse il regresse.

Face Ă  cela, le courant gĂ©rontophile (dont Compagnon se rĂ©clame, Ă©videmment) considère, au contraire, que les grands artistes dĂ©veloppent, dans les dernières annĂ©es de leur vie, un style sublime. L’approfondissement de l’imagination compense et transcende la dĂ©crĂ©pitude physique. Ainsi chez Nicolas Poussin, l’historien de l’art Walter Friedlaender

identifie un conflit entre la main qui lâche et la tĂŞte toujours docile. Ce tremblement de la main de Poussin (vieil hĂ©ritage d’une ancienne syphilis) ira s’accentuant et lui imposera de changer sensiblement son approche de la peinture, « Ă  cause de la dĂ©bilitĂ© de sa main tremblante » dira-t-il. Les quatre saisons peintes Ă  ce moment-lĂ  composeront le dernier grand oeuvre de Poussin.

Apollon et DaphnĂ©, quant Ă  lui, sera le dernier tableau, testament inachevĂ© du maĂ®tre. Mais, dans ce cas, comme le dit Anthony Blunt, l’un des grands experts de Poussin auquel il a consacrĂ© plusieurs ouvrages,  l’inachèvement est sublime, c’est le vĂ©ritable chant du cygne! (Anthony Blunt, Poussin, New York , Bollingen Foundation , 1967)

Sublime sĂ©nilitĂ© aussi dans les derniers Titien ou les auto-portraits de Rembrandt, par exemple, ou encore dans le dĂ©roulĂ© des saisons vu comme une fin de cycle (donc de vie) peint par Manet 3 ans avant sa mort et dont il ne put terminer que le printemps et l’automne. Ici aussi, inachèvement sublime.

Souvent d’ailleurs, ces oeuvres du « old age style » sont reconnues par les gĂ©nĂ©rations suivantes comme annonciatrices des courants futurs. Ainsi les toiles de Turner peintes quelques annĂ©es avant sa mort (1850), sont unanimement considĂ©rĂ©es comme les prĂ©curseurs de l’impressionnisme. Tel son Lever de soleil avec monstres marins, datĂ© de 1845. Alors qu’elles Ă©taient, en rĂ©alitĂ©, le produit de sa main tremblante. Aussi.

On trouve cette mĂŞme tendance chez les musiciens (Beethoven, par exemple) ou les Ă©crivains pour qui l’ultima verba (les paroles du mourant) reste indispensable. Le Second Faust de Goethe sera publiĂ© de façon posthume, et si Chateaubriand Ă©crit, quatre ans avant sa mort et sous la pression de son confesseur, une Vie de RancĂ© (l’abbĂ© rĂ©formateur de l’ordre des cisterciens ), c’est probablement aussi pour lui l’occasion d’une rĂ©flexion personnelle sur la sĂ©nilitĂ© de l’Ă©crivain, ce qui lui vaudra cette merveilleuse formule Ă  propos de la vieillesse, l’ « admirable tremblement du temps« !

Sartre devenant aveugle Ă  70 ans, arrĂŞte l’Ă©criture en pleine rĂ©daction de L’idiot de la famille. Il prĂ©fère alors le dĂ©sĹ“uvrement puis il publie une sĂ©rie d’entretiens Ă©crits avec l’aide (ou sous l’influence / le dĂ©tournement) de son secrĂ©taire Benny LĂ©vy qui deviendront L’Espoir maintenant.   Cette dernière oeuvre opposera ses anciens supporters et la jeune gĂ©nĂ©ration car on y trouve un « retournement » des idĂ©es, bouleversant ou plutĂ´t dĂ©ployant le système philosophique sartrien.

Cette leçon m’a profondĂ©ment touchĂ©e – et j’en suis reconnaissante Ă  Antoine Compagnon – , non seulement parce que j’approche dangereusement de cette phase du « old age style » mais surtout parce qu’elle m’a rappelĂ© cette pĂ©riode de la vie de mon père pendant laquelle, au milieu des annĂ©es 90, la maladie de Dupuytren, qui provoque une contracture de la main, l’a empĂŞchĂ© de tenir les pinceaux comme il en avait l’habitude. C’est probablement pour cela qu’il se tournera vers l’abstraction et la

peinture au couteau. L’analyse d’Antoine Compagnon a Ă©clairĂ© pour moi d’un jour nouveau ce choix que j’avais du mal Ă  m’expliquer, sachant Ă  quel point mon père se plaisait Ă  peindre des paysages, des marines ou des scènes de la vie du village. L’abstraction lui aura donc permis de poursuivre son travail artistique , la main tremblante, jusqu’au moment il sera avalĂ© dans le dĂ©dale de la mĂ©moire.

Ce texte est soumis Ă  la loi sur la reproduction. Autorisation Ă  demander Ă  amelie.haut01@gmail.com

Amélie Haut expose

Deux ans d’immobilitĂ© et, soudain, la vie reprend. A toute vitesse ou presque.

Deuxième exposition en moins d’un mois pour AmĂ©lie Haut!

Du 11 au 15 mars de 14 à 18h, exposition collective au Salon communal de Montignies-sur-Sambre (Place Albert Ier), organisée par le Lyons Club Sextant Charleroi.

Lors de la vente d’une oeuvre, un pourcentage sera versĂ© aux associations soutenues par le Lyons Club Sextant de Charleroi.