Faire la fête à Cassel

Il n’y a pas si longtemps, j’avais dit le bien que je pensais du Musée départemental de Flandre, installé dans l’Hôtel de la Noble Cour, un bâtiment classé du XVIème situé sur la Grand Place de la jolie cité de Cassel (à une quinzaine de kilomètres de Dunkerque). Le musée se consacre à mettre en valeur la culture flamande quelle qu’en soit l’époque. Il n’est donc pas étonnant que l’exposition qui se tiendra jusqu’au 14 juillet présente Les fêtes et kermesses au temps de Breughel. Ce n’est pas vraiment surprenant, en effet, puisque l’Europe entière commémore le 450ème anniversaire de la mort de Pierre Breughel l’Ancien (1525-1569). Mais, ici, l’originalité consiste à centrer le propos sur deux moments d’un quotidien particulièrement dur à l’époque : la kermesse, d’abord, instant privilégié de la vie collective, puisqu’elle correspond à la fête d’un Saint patron avec ses processions, arbres cortèges et autres ripailles, et les fêtes d’ordre plus privé comme le mariage qui débouchaient souvent sur des débordements et des beuveries. Tout était permis ! Chez Brueghel l’Ancien, il y a très peu de scènes de fêtes et d’ailleurs on ne les verra pas à Cassel pour des raisons financières et de conservation. Mais on pourra découvrir Le Repas de noces et La Danse de la mariée grâce à un attrayant et astucieux dispositif numérique : deux comédiens se baladent dans les tableaux et les décodent pour nous. On peut également, sur une table numérique tactile, découvrir les débordements grivois représentés sur une kermesse de Pieter II Breughel ! Par ailleurs, on redécouvre des gravures rares reproduites sur des supports modernes qui les mettent particulièrement en valeur.
La reste de la scénographie, qui occupe exceptionnellement l’intégralité des cimaises du musée, simple et linéaire, montre bien comment le sujet a été privilégié par les peintres flamands et ce dès avant Breughel, comme chez Balten et Van Cleve. C’est surtout le travail de Pieter II et Jan, les deux fils de Breughel, qui est mis en avant. Hans Bol, Jacob Savery le Vieux, David Vinckboons, Brouwers ou Teniers viennent compléter la liste des peintres de la fête.
Dans les scènes de kermesse et de mariage, on pourrait croire qu’il s’agit pour l’artiste de livrer un «reportage » de la fête mais on s’aperçoit vite que la composition est bourrée de symboles (un moulin, pour la richesse économique de la Flandre, une symbolique religieuse, l’étrange tristesse de la mariée, etc.) et de détails très précis (plats cuisinés, attitude des animaux, vêtements,…) On a l’impression d’entendre les cornemuses, les fifres, les cris et les rires éclatant dans le mouvement coloré qui anime les toiles. Et si vous regardez attentivement, vous pourrez repérer des traditions qui existent toujours aujourd’hui comme les géants, les groupes carnavalesques, l’alcool coulant à flots et… les débordements amoureux ou grivois. Les deux dernières salles présentent des toiles plus tardives, dédiées à la fête galante et au fils prodigue dilapidant sa fortune en … fêtes dispendieuses ! Les cartels explicatifs attirent d’ailleurs, très à propos, l’œil du visiteur sur des détails tantôt « croustillants », tantôt comiques ou… gastronomiques!

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Une exposition à aborder l’esprit ouvert, sans a-priori, pour passer un moment vraiment amusant et … festif, à la recherche de tous les clins d’œil que les peintres incluent dans ces compositions foisonnantes.

Fêtes et Kermesses au temps des Breughel, Musée de Flandre, jusqu’au 14 juillet 2019, 26 – Grand Place à 58670 Cassel (France). Ouvert exceptionnellement tous les jours de 10 à 18h. Nocturnes jusque 21h les 6 et 13 juillet. 8 euros. Gratuit pour les moins de 26 ans. Visite guidée comprise dans le prix d’entrée les samedi et dimanche à 14h30 et 16h. Nombreuses activités pour les enfants, même petits. www.museedeflandre.lenord.fr

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Vasarely: l’oeuvre comme projet

Je n’étais pas vraiment à Paris par hasard ce lundi 15 avril. J’étais là pour visiter, au Centre Pompidou, la première exposition parisienne consacrée à Vasarely depuis plus de 50 ans. Je n’étais pas seule. De très nombreux amateurs d’art, touristes et curieux, attendaient patiemment et longtemps leur tour dans la queue avant d’entrer dans les salles où les œuvres de Vasarely étaient présentées par ordre chronologique mais aussi organisées pour mieux montrer les logiques qui ont présidé à son travail : le rapport à la nature, la recherche d’une grammaire plastique du réel, l’énergie de l’abstraction des formes toujours instables, la socialisation de l’art…
De l’instabilité des formes Vasarely prend conscience lors d’un séjour à Belle-Ile-en-mer où il observe les galets roulant dans les vagues. Cette « découverte » engendre le principe qui guide la réalisation de toiles réalisées à la fin des années 40, avant la réduction de son langage picturale au blanc et noir, pour révéler la réversibilité des formes comme dans un négatif photographique (noir/blanc).

Mais très vite, puisque l’œil en perpétuel mouvement et ne voit pas les choses de manière statique, Vasarely cherche à déployer des ondes sur la toile pour mieux déstabiliser le regard.

Dans la décennie 60, Vasarely constitue un vrai langage visuel à partir de ce qu’il nomme « l’unité plastique » : dans un « carré fond » d’une couleur se place une forme géométrique d’une autre couleur. Ces espèces d’immenses pixels peuvent se combiner presque à l’infini, se décliner, créer un vrai vocabulaire, une sorte d’« esperanto visuel ».
A la fin des années 60 et pendant les années 70, Vasarely va s’afficher sur de multiples supports : couverture des éditions Tel, sérigraphies, pochette de disques, couvertures de magazines, vaisselle… Ses œuvres s’utilisent dans les décors de films, à la télévision… Il a réussi à intégrer son art dans la culture populaire. Il ne lui reste donc qu’à le placer dans les constructions architecturales. Ce qu’il fait en réalisant la Cité universitaire de Caracas, les Tribunes de l’anneau de vitesse pour le Parc des Jeux olympiques de Grenoble ou les intégrations sur des façades comme celle de la Gare Montparnasse. Et bien sûr le Centre architectonique d’Aix en Provence qui deviendra la fondation Vasarely.
Son rapport fusionnel à la nature et à la science le pousse ensuite à créer des séries (Vega, Vonal, Tridim, etc.) qui évoqueront la respiration de l’univers, son mouvement, son énergie.

Je n’appréciais pas particulièrement ce que je connaissais de Vasarely, même après avoir visité sa fondation. Mais le succès de cette exposition intelligente doit énormément à la mise en parcours et aux relations de sens imaginées et développées par son commissaire. Je n’y croyais pas mais je suis sortie de la Galerie 2 du Centre Pompidou enthousiaste, émue par un projet global d’artiste, par une vision du monde qui a trouvé les voies d’une expression efficace, par la modernité de son propos et ses échos.

Quand on sort de la Galerie 2, au 6ème étage, on est époustouflé par le panorama parisien qui de déroule à 180° devant nous. Chaque fois que je me retrouve là, je passe quelques instants à admirer la ville qui pulse et vibre silencieusement derrière les vitres épaisses. A faire des photos. Chaque fois. Toujours pareilles, en somme. Hier, vers 15 heures, il faisait très beau, très clair et les yeux portaient au loin. Tentés constamment de revenir vers la cathédrale Notre-Dame qui marquait le centre et l’élan, mystique, par sa flèche dressée vers l’infini. Hier, par nonchalance, je n’ai pas fait de photos.

Je ne sais pas si je pourrai me le pardonner.

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