Le peintre de batailles

Le Quai du polar de Lyon – où j’étais ce week-end –, propose des rencontres très originales comme celle au cours de laquelle un auteur est sollicité pour commenter une œuvre des collections du Musée des Beaux-arts de Lyon.

L’écrivain espagnol, Arturo Pérez Reverte, avait choisi Episode de la campagne de Russie, un tableau de Nicolas-Toussaint Charlet (1792-1845), daté de 1836. Cette huile sur toile de 192 × 295 cm est l’une des rares peintures de Charlet qui se consacrait avant tout à la lithographie. Il est l’un des principaux créateurs de la légende napoléonienne dans le domaine de l’illustration et il a créé une iconographie  qui contribuera largement à ancrer cette légende dans l’imaginaire collectif. Le tableau, très tourmenté, montre une colonne de soldats français décimée pendant la retraite de 1812 après le siège de Moscou. Le paysage est désolé, gelé, dans les tons gris et noirs, à la façon de l’époque d’évoquer les paysages de Russie, sombre puisque la nature devait renforcer le sens de l’œuvre. L’histoire rapporte que plus de 300 000 soldats seraient morts pendant cet épisode des guerres de Napoléon. Ils sont ici représentés par les corps pressés les uns sur les autres et les débris qui jonchent le sol. Mais contrairement à son habitude, Charlet peint aussi ici un tableau « à charge » dans lequel il n’occulte pas les exactions commises par les troupes françaises sur la population indigène, comme le meurtre d’un pope bientôt dépouillé de ses attributs en or. La figure de Napoléon (ou de l’un de ses généraux) est floue et posée dans le coin inférieur droit du tableau hors de toute position centrale. Il n’y a plus de commandement, en réalité.

Pour expliquer son choix, Pérez Reverte évoque des réminiscences de l’enfance. Un de ses aïeux, un Français qui avait combattu dans l’armée napoléonienne, s’était installé en Espagne, à Cartagena, une ville côtière proche de Murcie. Dans la maison familiale, on conservait pieusement des diplômes, médailles et autres souvenirs guerriers de l’aïeul et l’on pouvait voir des lithographies de Charlet illustrant différentes campagnes de Napoléon. Ces tableaux impressionnaient beaucoup le jeune Arturo, féru aussi des romans de Victor Hugo et d’Erckmann-Chatrian ou de tout récit traitant des aventures napoléoniennes. Il y avait donc, dans la mémoire familiale, une sorte de tradition guerrière de l’héroïsme qui, aux dires de l’auteur, n’a pas été sans conséquence sur sa vie et a notamment dirigé son choix de devenir grand reporter et photographe de guerre. Pendant une vingtaine d’années, en effet, Perez Reverte a couvert les conflits armés dans le monde entier, pour la presse écrite, la télévision TVE ou la radio. Entre la guerre du Liban et celle de Bosnie, il en aura vécu et photographié des dizaines parmi lesquelles les guerres d’Érythrée, des Malouines,  du Salvador, du Nicaragua, la première guerre du Golfe ou la guerre en Croatie. Et s’il a tenu 20 ans c’est, dit-il, grâce aux livres qu’il emportait dans son sac à dos. Grâce aux mots.

S’il a choisi ce tableau, c’est aussi parce qu’il lui offre l’occasion de faire un plaidoyer contre la guerre qui n’est pas et ne sera jamais – nulle part dans le monde – une tradition héroïque. Dans cette représentation que Charlet fait de la retraite, la gloire napoléonienne a disparu. Il n’y a plus que des hommes détruits, ensanglantés, qui, par hasard, par la volonté d’un autre – un puissant -, se retrouvent abandonnés, seuls, hagards, soucieux simplement de survivre. Pérez Reverte voit dans ce tableau une représentation de la vie où les pauvres, les simples, paient les erreurs des puissants. Il y voit la compassion pour ces hommes résignés, jetés dans le désastre extrême, soucieux seulement de rentrer chez eux vivants. Mais il n’y voit aucune gloire.

La guerre est mensonge, dit Pérez Reverte, et dans la guerre, tout est relatif. En Bosnie, il a suivi une troupe de soldats dont le plus âgé n’avait pas 14 ans et dont l’officier était leur institutrice qui, chaque soir, leur attribuait une note de « courage » et la notait sur leur main. Ces gosses ne montaient pas à l’assaut pour leur patrie, ou pour des valeurs, ils y montaient pour prouver leur bravoure à leur institutrice et à leurs copains. Et quand, malade, en Erythrée, Arturo est soigné et pris en charge de long mois par des soldats qui deviennent ses « frères », il doit accepter que ces mêmes frères tuent, violent, torturent… Le bien et le mal sont des facteurs relatifs que seule la photographie peut objectiver.

Son dernier personnage, Falcó, s’inspire de ce fait : la référence morale absolue n’existe pas. Il s’agit pour Pérez Reverte de « s’approcher de l’autre » et non pas de renvoyer au manichéisme ambiant. Les nuances existent. Elles sont vitales. Falcó est né de la somme de tous ces soldats que l’auteur a rencontrés. Chaque horreur qu’il a vécue ou photographiée lui a servi pour nourrir ses romans. C’est pourquoi il revendique comme son texte personnel préféré El pintor de batallas car son héros, photographe (peintre?) de guerre, défend l’idée que nous vivons dans un lieu dangereux, – le monde – , plein de règles qui, parfois, donnent lieu à la mort. Dont seul nous sauve notre libre arbitre. Et la conscience de n’être qu’un grain de sable dans la loi cosmique.

A lire:

Le tableau du Maître flamand, (1993), Paris, Lattès, traduit de l’espagnol par Jean-Pierre Quijano .
Le Maître d’escrime, (1994) Paris, Seuil, traduit de l’espagnol par Florianne Vidal.
Le Club Dumas, (1994) Paris, Lattès, traduit de l’espagnol par Jean-Pierre Quijano .
Série Le Capitaine Alatriste, (1996 – 2012), Paris, Seuil,  6 volumes, traduits de l’espagnol par Carlos Giménez, Joan Mundet, Claude Bleton.
Le Cimetière des bateaux sans nom (2001) Paris, Seuil, traduit de l’espagnol par François Maspero.
Le Peintre de batailles,(2007)Paris, Seuil, traduit de l’espagnol par François Maspero .
Série Falcó, (2016 – 2019) Paris, Seuil, 3 volumes,  traduits de l’espagnol par Gabriel Iaculli .

Musée des Beaux-Arts de Lyon

Nicolas Toussaint Charlet

Tous les ouvrages de Arturo Pérez Reverte sont disponibles en version numérique sur le site Librel , le portail  numérique des libraires francophones de Belgique . Et en version papier chez votre libraire!

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Signes éphémères

J’ai eu l’occasion de voir l’accrochage éphémère qu’Amélie Haut proposait ce week-end. Privée de SAC cette année, Amélie souhaitait présenter son travail à Charleroi, ce qu’elle a fait dans un appartement vide transformé en galerie l’espace d’un week-end. Les nombreux invités qui se pressaient au vernissage pouvaient donc tout à la fois satisfaire leur intérêt pour le travail pictural d’Amélie et s’intéresser à l’espace, situé au cœur de la ville et complètement rénové. Bon à savoir si vous cherchez à louer un appartement dans le centre de Charleroi à deux pas (ou moins) de Rive Gauche!

La technique d’Amélie Haut s’affirme à chaque tableau, c’est un fait. Formée au trompe l’œil à l’atelier d’Isabelle Ravet, elle a commencé par réaliser des tableaux essentiellement décoratifs, et elle ne les renie pas. Lors de cet accrochage éphémère, une pièce était d’ailleurs réservée à montrer une série de fleurs, fruits et autres verres de vin, qui ont séduit plus d’un visiteur. Mais les toiles réunies dans la pièce principale montrent clairement que, désormais, elle se dirige vers une réflexion différente. Certains peintres revendiquent un travail précis sur la lumière. D’autres s’essayent à diverses techniques. D’autres encore reproduisent à l’infini les variations d’un modèle ou d’un paysage. Et il y en a qui choisissent d’abstraire leur vision du réel ou qui la subvertissent. Amélie Haut a conservé dans ses nouvelles toiles le principe du trompe l’œil appliqué à des natures mortes. Et l’on reconnaît toujours son goût pour les ombres très marquées, les contrastes soutenus et les fonds foncés. Mais ici, elle se sert du processus de la reproduction fine (photographique) du réel pour soutenir la narration mise en œuvre dans ses compositions. Certes, tout tableau signifie toujours, pour quelqu’un, quelque part, quelque chose. Mais chez Amélie Haut, on sent que le méta-discours sur l’œuvre est tout aussi important que l’œuvre elle-même. Quand elle vous explique qu’un triptyque – dont les trois parties sont intitulées respectivement Diversité, Impossiblité et Enfermement – représentant une collection de coquillages sous divers angles est, pour elle, une métaphore de la crise migratoire, on adhère ou pas. Mais on peut comprendre. Elle a une formation littéraire et ça se sent. Dans son travail, le récit est central et le sens, primordial. Ce n’est pas pour rien que l’exposition s’intitulait Signes de vie. Les nouvelles toiles d’Amélie Haut, essentiellement des vanités, avec leurs objets hétéroclites ou étranges (restitués encore mystifiés, comme dirait Roland Barthes) imposent, au-delà de la simple fonction reproductive de l’image, une approche du sens de la vie, optimiste mais lucide.

Virginie Renson (Visual art critics)

 

Je remercie chaleureusement Virginie Renson pour cet article publié sur son blog de critique artistique et qu’elle m’autorise à reproduire ici. Amélie Haut

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