Vasarely: l’oeuvre comme projet

Je n’étais pas vraiment à Paris par hasard ce lundi 15 avril. J’étais là pour visiter, au Centre Pompidou, la première exposition parisienne consacrée à Vasarely depuis plus de 50 ans. Je n’étais pas seule. De très nombreux amateurs d’art, touristes et curieux, attendaient patiemment et longtemps leur tour dans la queue avant d’entrer dans les salles où les œuvres de Vasarely étaient présentées par ordre chronologique mais aussi organisées pour mieux montrer les logiques qui ont présidé à son travail : le rapport à la nature, la recherche d’une grammaire plastique du réel, l’énergie de l’abstraction des formes toujours instables, la socialisation de l’art…
De l’instabilité des formes Vasarely prend conscience lors d’un séjour à Belle-Ile-en-mer où il observe les galets roulant dans les vagues. Cette « découverte » engendre le principe qui guide la réalisation de toiles réalisées à la fin des années 40, avant la réduction de son langage picturale au blanc et noir, pour révéler la réversibilité des formes comme dans un négatif photographique (noir/blanc).

Mais très vite, puisque l’œil en perpétuel mouvement et ne voit pas les choses de manière statique, Vasarely cherche à déployer des ondes sur la toile pour mieux déstabiliser le regard.

Dans la décennie 60, Vasarely constitue un vrai langage visuel à partir de ce qu’il nomme « l’unité plastique » : dans un « carré fond » d’une couleur se place une forme géométrique d’une autre couleur. Ces espèces d’immenses pixels peuvent se combiner presque à l’infini, se décliner, créer un vrai vocabulaire, une sorte d’« esperanto visuel ».
A la fin des années 60 et pendant les années 70, Vasarely va s’afficher sur de multiples supports : couverture des éditions Tel, sérigraphies, pochette de disques, couvertures de magazines, vaisselle… Ses œuvres s’utilisent dans les décors de films, à la télévision… Il a réussi à intégrer son art dans la culture populaire. Il ne lui reste donc qu’à le placer dans les constructions architecturales. Ce qu’il fait en réalisant la Cité universitaire de Caracas, les Tribunes de l’anneau de vitesse pour le Parc des Jeux olympiques de Grenoble ou les intégrations sur des façades comme celle de la Gare Montparnasse. Et bien sûr le Centre architectonique d’Aix en Provence qui deviendra la fondation Vasarely.
Son rapport fusionnel à la nature et à la science le pousse ensuite à créer des séries (Vega, Vonal, Tridim, etc.) qui évoqueront la respiration de l’univers, son mouvement, son énergie.

Je n’appréciais pas particulièrement ce que je connaissais de Vasarely, même après avoir visité sa fondation. Mais le succès de cette exposition intelligente doit énormément à la mise en parcours et aux relations de sens imaginées et développées par son commissaire. Je n’y croyais pas mais je suis sortie de la Galerie 2 du Centre Pompidou enthousiaste, émue par un projet global d’artiste, par une vision du monde qui a trouvé les voies d’une expression efficace, par la modernité de son propos et ses échos.

Quand on sort de la Galerie 2, au 6ème étage, on est époustouflé par le panorama parisien qui de déroule à 180° devant nous. Chaque fois que je me retrouve là, je passe quelques instants à admirer la ville qui pulse et vibre silencieusement derrière les vitres épaisses. A faire des photos. Chaque fois. Toujours pareilles, en somme. Hier, vers 15 heures, il faisait très beau, très clair et les yeux portaient au loin. Tentés constamment de revenir vers la cathédrale Notre-Dame qui marquait le centre et l’élan, mystique, par sa flèche dressée vers l’infini. Hier, par nonchalance, je n’ai pas fait de photos.

Je ne sais pas si je pourrai me le pardonner.

Ce texte est soumis à la loi sur le droit d’auteur. Autorisation à demander à amelie.haut01@gmail.com

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Retrospective: l’art affable, ou pas…

Je ne connaissais pas du tout la pièce Rétrospective, mais le nom de l’auteur et celui du metteur en scène étaient – à mes yeux – des gages de qualité: Bernard Cogniaux à l’écriture et Pietro Pizzutti à la mise en scène, c’était largement suffisant pour moi. Voilà comment j’ai passé hier, au théâtre le Public, une des soirées les plus intelligentes et subtiles depuis longtemps.
Denis, plasticien à la réputation internationale à la cote très élevée, revient dans son village d’enfance. En effet, la commune a racheté sa maison natale et l’a transformée en centre culturel. Pour l’ouverture, son amie Sherinne, directrice du centre, a invité Denis à présenter une rétrospective de son travail, ce qu’il a accepté par « affabilité », affirme-t-il. Cependant, revenir sur les lieux de ses débuts, dans un environnement totalement modifié, déstabilise l’artiste qui s’interroge sur le sens de cette rétrospective et de son art. Comment présenter le travail d’une vie sur des mur blancs, immaculés, dans le décor aseptisé de ce centre dit culturel ? Comment y créer de l’écho entre les œuvres ? A travers quelle scénographie permettre au public d’appréhender ses questionnements? Comment faire sens ? Denis se remet en question à chaque option. Sherinne, accrochée à son téléphone, communique à tout-va sur l’«impressionnante » ouverture qui se prépare, bien consciente de l’atmosphère délétère, mais obsédée par les retombées économiques et politiques de l’événement, focalisée sur l’image et l’apparence, insensible au besoin de sens de Denis. Face à eux, les assistants : Anna, la slameuse occasionnelle, hyper pro dans le montage des lumières et des cimaises, totalement imperméable à l’art mais très impliquée dans l’installation du centre d’accueil pour réfugiés dans l’ancienne école. Et le bénévole, étudiant de l’Académie, double jeune de Denis qui le renvoie à ses interrogations, ses violences. Ses engagements?

La pièce pose avec humour et sensibilité, les questions du rapport de l’artiste à son art mais aussi du rapport de l’art à la société. Faut-il hiérarchiser les préoccupations, artistique vs sociétale? La société a-t-elle prépondérance sur l’art ? Le questionnement artistique est-il, par définition, autiste ? L’art doit-il vraiment faire sens pour tous ?
L’écriture de Bernard Cogniaux, précise et dynamique, rend de la modernité au questionnement sur le sens de l’art. L’efficace scénographie de Anne Guilleray, à base de panneaux coulissants, m’a rappelé l’incroyable dispositif scénique qui m’avait tellement marquée, il y a (très) longtemps, celui que Philippe Van Kessel avait choisi (en 1984 à l’Atelier Ste Anne !) pour La trilogie du Revoir, la pièce de Botho Strauss dans laquelle, déjà, il s’agissait de préparer l’ouverture d’une exposition qui révélait peu à peu les conflits et les déchirures.
La mise en scène de Pietro Pizzuti, au cordeau et en mouvement perpétuel, ne permet pas une seconde d’inattention et fait alterner, avec subtilité, le rire, l’émotion et la poésie. Laurent Capelluto campe avec nuances un artiste erratique et en recherche. Sandrine Laroche est percutante et hilarante dans son rôle de directrice de centre culturel au bord de la crise de nerf. Sarah Joseph et Jonas Claessens débordent d’énergie et d’enthousiasme.
Passer une soirée à l’issue de laquelle on se sent plus intelligent, c’est extrêmement rare. Il ne faut donc pas rater l’occasion offerte par Rétrospective, jusqu’au 27 avril au Théâtre Le Public, Rue Braemt 64-74, 1210 Saint-Josse-ten-Noode. Prix des places de 5 à 26 euros !

 

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Crédit photo Gaétan Bergez