Art et lucidité

Il vous reste très peu de temps pour visiter l’exposition Giorgio de Chirico, aux origines du surréalisme belge -Magritte, Delvaux, Graverol qui se tient au BAM (Beaux-Arts Mons), 8 rue Neuve à Mons, jusqu’au dimanche 2 juin. Et vous ne pouvez absolument pas la rater.
Certes, vous y découvrirez l’œuvre assez rare d’un des pionniers de l’art moderne qui, dès 1910, inspirera le courant surréaliste dans ses formes littéraires (Chirico fut un temps l’ami de Breton et d’Eluard) autant que dans son expression picturale.
Certes, la mise en écho des œuvres de Magritte, Delvaux et Jane Graverol avec celles du maître est époustouflante et vous montrera l’impact évident de Chirico sur les surréalistes belges, pour confirmer à quel point est vraie la célèbre citation selon laquelle on croit inventer alors qu’on se souvient seulement. Les trains et les femmes alanguies de Delvaux semblent désormais, comme figés, se souvenir de ce qu’ils furent sous les pinceaux de Chirico. Les décors épurés en aplats de Magritte ont la nostalgie des places aux arcades ensoleillées.

Et l’onirisme des compositions de Jane Graverol sont l’héritage direct de la peinture métaphysique, à la recherche du sens au-delà de l’apparence physique.
Certes, vous serez surpris par les choix picturaux d’un peintre qui n’hésite pas, soudain, à revenir à l’art classique et se plonger dans des compositions dont le classicisme « revenait à l’école au lieu de faire l’école buissonnière » comme l’écrivait Magritte à Breton en 1944.

Mais il y a une vraie raison pour laquelle vous ne pouvez pas rater la visite. Dans un tout petit espace improbable, à l’écart et comme insignifiant, est projetée la vidéo d’un interview, construit en long plans fixes tournés en noir et blanc, où l’on voit la plupart du temps un Chirico vieillissant, en caméra rapprochée. Le maître doit, en principe, répondre à un journaliste désarçonné, censé le faire s’exprimer, par des questions « intelligentes », sur son œuvre et sa vie. Chirico montre une lucidité implacable sur son art, sur l’art, sur les critiques, sur la renommée ou sur l’intelligence, le tout emballé dans un imperturbable humour décalé. Il relativise magistralement les origines de ses toiles ; non, il ne vit pas dans le rêve, non, il n’a aucun regret de sa dispute avec Breton, non, sa peinture n’est pas métaphysique, non il n’est pas nostalgique de son enfance en Grèce et s’il y a des temples dans ses décors, c’est parce qu’il est tombé un jour sur un livre présentant des ruines grecques et qu’au fond des bouts de colonnes ça meuble bien… Une rafraîchissante leçon d’analyse d’art et d’humilité, désopilante et à ne rater sous aucun prétexte.

 

 

Commissaire : Laura Neve
Du mardi au dimanche de 10 à 18h.
9 euros – Entrée gratuite pour les détenteurs du Pass Museum

Photos © Amélie Haut
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Faire la fête à Cassel

Il n’y a pas si longtemps, j’avais dit le bien que je pensais du Musée départemental de Flandre, installé dans l’Hôtel de la Noble Cour, un bâtiment classé du XVIème situé sur la Grand Place de la jolie cité de Cassel (à une quinzaine de kilomètres de Dunkerque). Le musée se consacre à mettre en valeur la culture flamande quelle qu’en soit l’époque. Il n’est donc pas étonnant que l’exposition qui se tiendra jusqu’au 14 juillet présente Les fêtes et kermesses au temps de Breughel. Ce n’est pas vraiment surprenant, en effet, puisque l’Europe entière commémore le 450ème anniversaire de la mort de Pierre Breughel l’Ancien (1525-1569). Mais, ici, l’originalité consiste à centrer le propos sur deux moments d’un quotidien particulièrement dur à l’époque : la kermesse, d’abord, instant privilégié de la vie collective, puisqu’elle correspond à la fête d’un Saint patron avec ses processions, arbres cortèges et autres ripailles, et les fêtes d’ordre plus privé comme le mariage qui débouchaient souvent sur des débordements et des beuveries. Tout était permis ! Chez Brueghel l’Ancien, il y a très peu de scènes de fêtes et d’ailleurs on ne les verra pas à Cassel pour des raisons financières et de conservation. Mais on pourra découvrir Le Repas de noces et La Danse de la mariée grâce à un attrayant et astucieux dispositif numérique : deux comédiens se baladent dans les tableaux et les décodent pour nous. On peut également, sur une table numérique tactile, découvrir les débordements grivois représentés sur une kermesse de Pieter II Breughel ! Par ailleurs, on redécouvre des gravures rares reproduites sur des supports modernes qui les mettent particulièrement en valeur.
La reste de la scénographie, qui occupe exceptionnellement l’intégralité des cimaises du musée, simple et linéaire, montre bien comment le sujet a été privilégié par les peintres flamands et ce dès avant Breughel, comme chez Balten et Van Cleve. C’est surtout le travail de Pieter II et Jan, les deux fils de Breughel, qui est mis en avant. Hans Bol, Jacob Savery le Vieux, David Vinckboons, Brouwers ou Teniers viennent compléter la liste des peintres de la fête.
Dans les scènes de kermesse et de mariage, on pourrait croire qu’il s’agit pour l’artiste de livrer un «reportage » de la fête mais on s’aperçoit vite que la composition est bourrée de symboles (un moulin, pour la richesse économique de la Flandre, une symbolique religieuse, l’étrange tristesse de la mariée, etc.) et de détails très précis (plats cuisinés, attitude des animaux, vêtements,…) On a l’impression d’entendre les cornemuses, les fifres, les cris et les rires éclatant dans le mouvement coloré qui anime les toiles. Et si vous regardez attentivement, vous pourrez repérer des traditions qui existent toujours aujourd’hui comme les géants, les groupes carnavalesques, l’alcool coulant à flots et… les débordements amoureux ou grivois. Les deux dernières salles présentent des toiles plus tardives, dédiées à la fête galante et au fils prodigue dilapidant sa fortune en … fêtes dispendieuses ! Les cartels explicatifs attirent d’ailleurs, très à propos, l’œil du visiteur sur des détails tantôt « croustillants », tantôt comiques ou… gastronomiques!

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Une exposition à aborder l’esprit ouvert, sans a-priori, pour passer un moment vraiment amusant et … festif, à la recherche de tous les clins d’œil que les peintres incluent dans ces compositions foisonnantes.

Fêtes et Kermesses au temps des Breughel, Musée de Flandre, jusqu’au 14 juillet 2019, 26 – Grand Place à 58670 Cassel (France). Ouvert exceptionnellement tous les jours de 10 à 18h. Nocturnes jusque 21h les 6 et 13 juillet. 8 euros. Gratuit pour les moins de 26 ans. Visite guidée comprise dans le prix d’entrée les samedi et dimanche à 14h30 et 16h. Nombreuses activités pour les enfants, même petits. www.museedeflandre.lenord.fr

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