Cai Jun et la Rivière de l’oubli

Cai Jun est un écrivain chinois, auteur de thrillers, dont l’immense réputation acquise dans son pays (13 millions de livres vendus) commence à s’étendre à l’international. Les Editions XO l’ont bien compris puisqu’elles viennent de publier la première traduction en français, signée Claude Payen. Le titre de cet épais roman (près de 500 pages) nous dépayse d’entrée de jeu car La Rivière de l’oubli (Editions XO, 2018) fait allusion à cette croyance chinoise, tirée des vieux livres, qui veut que, après la mort , l’être humain puisse se réincarner dans une autre vie, sans aucun souvenir de l’ancienne, pour autant qu’au moment où il s’apprête à franchir le pont enjambant les eaux tumultueuses de la Rivière de l’oubli, il avale la soupe que lui tend la vieille MengPo. Si, par hasard, il recrache cette soupe ou qu’il ne l’avale pas pour une raison ou une autre, alors sa réincarnation portera en elle tous les sentiments de sa vie antérieure : regrets, haine, amour, désir de vengeance… Et sur son épaule se tiendra le fantôme de sa vie passée.
Voilà ce qui arrive, en Chine du Nord, à Chen Ming, ancien élève et professeur du lycée Nanming, assassiné le 19 juin 1995 dans les sous-sols sinistres d’une usine désaffectée, baptisée la Zone de la démone, à deux pas de l’école. Il boit la soupe de Meng Po mais la vomit tout aussitôt et se retrouve donc réincarné… sans pouvoir oublier… Or dans les jours qui ont précédé sa mort, il avait été accusé du meurtre de Liu Man, une de ses élèves, puis avait été arrêté avant d’être libéré mais sa déchéance était complète, sa fiancée l’avait quitté, le lycée l’avait privé de son poste et il avait, à son tour, assassiné le censeur du lycée qu’il tenait pour responsable de ses malheurs ! Bien des souffrances et une énorme envie de vengeance à porter pour sa réincarnation !
Depuis 1995, Huang Hai, l’inspecteur de police, ne cesse d’enquêter sur plusieurs meurtres non résolus, parmi lesquels celui de Chen Ming. Aussi est-il très intéressé par ces nouveaux crimes qui à partir de 2005 commencent à décimer l’ancien entourage de Chen Ming… Il va rouvrir les dossiers, étrangement aidé par un enfant surdoué, Si Wang, qui semble bien connaître les différentes personnes impliquées. Mais  presque 10 ans de plus, un nouvel inspecteur, Ye Xiao, et de multiples rebondissements seront nécessaires pour que l’écheveau des fils tissées entre toutes ces destinées soit enfin démêlé sur un twist de l’intrigue. Il faut donc, avant tout, accepter la convention du « fantastique » apporté par la réincarnation et traité de façon très subjective, à la manière de Jean Rey : rien n’est affirmé, tout est suggéré et si le lecteur interprète dans le sens du fantôme de Chen Ming poussant le brillant enfant Si Wang à ourdir sa vengeance, c’est son droit.
Mais selon moi, l’intérêt de ce roman réside ailleurs.
D’abord, dans la construction du récit qui est vraiment passionnante. Les étapes de l’intrigue s’enroulent les unes sur les autres un peu comme lorsqu’on jette un caillou dans un lac paisible et qu’il déclenche des ronds concentriques dont le plus large ne sait plus très bien où est son centre. Ou comme les ondes de choc qui font des dégâts très loin de leur épicentre. Le centre, c’est la mort de Chen Ming, annoncé dans un incipit d’une ligne : Je suis mort le 19 juin 1995. C’est tout. De là se construit un récit sur le modèle des feuilletons du 19ème siècle : des chapitres relativement courts qui finissent sur un climax, lequel retombe au chapitre suivant par une découverte ou une information qui relancent vers le climax suivant, et ainsi de suite. De cette façon, l’enquête ne faiblit jamais et connaît de multiples rebondissements.
Ensuite, le traitement du temps est très élaboré. Si le roman dans son ensemble est parfaitement linéaire et se déroule entre le 19 juin 1995 et le 22 décembre 2014, chaque événement permet de faire des retours en arrière ou des bonds en avant, ce qui, certes, complexifie la lecture, mais renforce l’idée de l’enchevêtrement des destinées et dévoile, page après page, la progressive construction de l’intrigue, façon puzzle .
Par ailleurs, l’image de la société chinoise des 20 dernières années qui nous est renvoyée ici est bien éloignée des poncifs et des lieux communs diffusés sur la Chine. Les différences entre les classes sociales sont – à nouveau – de plus en plus marquées, la technologie est omniprésente, l’influence occidentale apportée par les films, la télévision ou les livres est étonnante, la course à la réussite scolaire, économique, ou autre l’est tout autant. Les pères sont démissionnaires ou absents, les femmes centrales, puissantes, responsables, bref, pivots des familles, des entreprises, de la société.
Enfin, Si Wang est, pour moi, une véritable métaphore de cette Chine en construction. Son nom lui vient de sa mère qui pendant sa grossesse « regardait au loin ». Tout au long des 20 années sur lesquelles se déroule le récit, il grandit, prend des forces, devient un jeune homme aussi costaud qu’intelligent et cultivé, qui renforce son corps autant que son esprit, on le craint tout en l’admirant, on le respecte tout en l’évitant. Son savoir vient de son héritage passé – puisqu’il est censé être la réincarnation de Chen Ming, le professeur si cultivé -, ses ennemis sont influents mais cupides donc fragiles. Un tel niveau de lecture donne vraiment au texte une autre dimension : il en fait une véritable somme, une réflexion sociétale cachée sous l’apparence du thriller.

C’est pourquoi étiqueter ce roman uniquement comme thriller fantastique me semble réducteur. Il mérite d’être envisagé comme la lecture plus complexe d’une société en pleine mutation dont l’héritage du passé est lourd à porter, bien sûr, mais donne un sens à la marche entreprise par Si Wang, celui qui regarde « au loin ». Il n’y a plus de doute : la Chine de la littérature noire et urbaine s’est bel et bien réveillée.

J’aurai le plaisir m’entretenir avec Cai Jun ce lundi 8 octobre 2018 à l’ULB, de 11h30 à 13h, Campus du Solbosch, Bâtiment R42, Auditorium R.42.4.104. Entrée libre et sans réservation !

 

Ce texte est soumis à la loi sur le droit d’auteur. Autorisation à demander à amelie.haut@gmail.com

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Sous le béton, l’art

Il y a juste un an j’écrivais sur ce blog que mon SAC (Salon artistique de Charleroi) 2017 avait été un beau moment grâce à l’équipe d’organisateurs enthousiastes, à mes amis qui avaient renoncé un moment au soleil radieux pour venir me voir dans la grotte polaire de la Géode, m’apporter la chaleur du cœur, confirmer par leur regard souvent critique que je progressais et partager ces bulles qui enchantent l’amitié. Et je donnais rendez-vous à tous au SAC 2018.

Voilà. Nous y sommes. Ce matin nous aurions dû ouvrir les portes du SAC 2018. Mais Il n’y aura pas de SAC 2018. Ni pour moi ni pour les 300 autres artistes qui attendaient depuis un an les retrouvailles dans ce salon, un des plus grands d’Europe, convivial, chaleureux et… à entrée libre. Rien à voir avec la Brafa, Maastricht ou Venise. Au contraire. Un salon pour ceux qui veulent partager leur travail, plus ou moins bon, plus ou moins professionnel, plus ou moins réussi, plus ou moins original mais venant toujours du cœur et de la créativité. Un salon pour les amateurs en repérage de talent. Un salon pour ceux qui veulent juste venir voir et passer un moment de leur week end ailleurs que devant la télé. Un salon pour ceux qui ont simplement envie de boire un coup dans une ambiance amicale, entourés de couleur et d’animation.

Mais voilà. Il n’y aura pas de SAC 2018. Par la volonté de fonctionnaires et d’hommes politiques très soucieux de l’application des règles d’urbanisme, dont le respect pour les autres est à coup sûr inversement proportionnel à leur ego, et leur intérêt pour l’art aussi passionné que pour l’ostréiculture. Pour une question de toilettes, de gravier ou de porte. On a enterré d’un claquement de doigts, sous la chape de béton controversée d’un parking inexistant, une activité qui n’était, par définition, ni économique, ni rentable, ni politiquement menaçante (quoique ?).

Voilà. Chapeau les gars ! Vous avez flingué un salon artistique.Trop fort! Vous avez dézingué le travail de 300 bougres qui passent leurs loisirs à barbouiller des toiles ! Costaud! Vous avez massacré un truc de deux jours qui avait bêtement pour vocation de changer l’image de Charleroi, la Noire ! Trop bien ! Vous avez bombardé au napalm le boulot de la petite équipe d’Olivier Simon qui ne demandait que la possibilité d’offrir des cimaises à ces 300 bougres barbouilleurs. Pan dans le mille ! Joli les gars, vous êtes fortiches.

Mais n’oubliez jamais une chose : les flingues, les bombes et le napalm ça laisse toujours des traces indélébiles sur les mémoires flinguées et bombardées. Sur le long terme.

Au revoir au SAC 2019 ! Nous y serons. Ne vous en déplaise.

 

 

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