L’instant confondant

(Photo A. Haut)

 

Cabestany serait restée une obscure petite ville de quelques milliers d’habitants à mi-chemin entre Perpignan et Collioure si, en 1930, on n’avait mis au jour, dans son église, des sculptures romanes de toute beauté. Le Maître de Cabestany est un exceptionnel sculpteur anonyme de la seconde moitié du 12ème qui travaillait dans un atelier d’artisans de la pierre. Leurs œuvres se retrouvent de Carcassonne à Barcelone et même en Italie, probablement sur le parcours du pèlerinage à Compostelle.

Pourtant, si je me suis retrouvée un dimanche matin, en pleine chaleur déjà, au Centre de sculpture romane de Cabestany – dont la scénographie est, par ailleurs, excellente et originale, d’une modernité étonnante -, ce n’était pas pour voir les sculptures du Maître mais une exposition de photos car le Centre, dirigé par une mairie particulièrement dynamique, propose des expositions dont les sujets abordent autant le Moyen âge que l’art contemporain.

Steve Drevet et Romaric Mandelblat sont enseignants. Et tous deux fumeurs. Ce détail n’est pas sans importance puisque leur légende* raconte que c’est au fumoir du Lycée de Perpignan où ils enseignent le français et l’histoire-géo qu’ils se sont rencontrés ! Et qu’ils se sont découvert une passion commune : la composition de complexes natures mortes évoquant les tableaux de grands peintres comme Chardin, Vermeer, les maîtres baroques ou les orientalistes, qu’ils photographient ensuite sans retouche ni logiciel. Leur obsession majeure déclarée est ce qu’ils nomment « le chemin de lumière » qui permet à l’œil de circuler parmi la composition. Bernard Gout, artiste renommé dans la pratique de trompe l’œil, vient ajouter une patine ancienne dans les fonds.

Ce qui m’a totalement séduite dans ce travail, c’est qu’il y a toujours dans la composition extrêmement travaillée, une intention, un propos. Il s’agit ici de se référer à la catalanité. Tous les produits mis en scène sont catalans, du citron à la rousquille, de la vigatane au cantir**, des escargots aux abricots et des cerises de Céret aux petits croquants (sans oublier les boles de Picolat!). Les objets sont anciens, régionaux et chinés au hasard des vides-greniers. Dans la  mise en espace, rien n’est laissé au hasard, et le champignon, le grain de raisin ou la noisette que l’on pourrait croire oubliés au coin du tableau ne sont là que pour fournir à l’œil les points d’ancrage de la composition.

Ainsi l’intelligence et la finesse minutieuse de la démarche m’ont enthousiasmée. Il s’agit pour Steve Drevet et Romaric Mandelblat de situer les compositions sur cet instant ténu – indécis – où le regard hésite entre l’œuvre peinte et la photographie. La tentation est très grande de les faire désormais basculer vers la toile.

 

« L’instant indécis, entre peinture et photographie« , au Centre de sculpture romane de Cabestany jusqu’au 25 juin 2017 mais aussi sur www.instantindecis.com

*Voir l’article de Catherine Betti, Un petit théâtre d’ombres et de lumières, in Terres catalanes, n° 87, mars – mai 2017.
** Les vigatanes sont les chaussures en cordes avec lesquelles on danse la sardane et le cantir est le mot catalan qui désigne une cruche, généralement en métal.

 

 

Ce texte est soumis à la loi sur la reproduction. Autorisation à demander à amelie.haut@gmail.com

Jado expose en solo

Pendant trois jours, Jado présentera une trentaine d’oeuvres originales chez Les Apéros de Philomène  à la Ferme du Passavant (Chaussée de Bruxelles 60 – 1472 Genappe).

Vernissage vendredi 9 juin 2017 de 19.00 à 22.00
Exposition  samedi 10 juin de 13.00 à 19.00 et dimanche 11 juin de 11.00 à 16.00

Merci de confirmer votre présence au vernissage par mail à dominique.jacqmart@skynet.be.

 

Du magasin pour artistes à la quincaillerie

Je ne comptais pas visiter l’exposition consacrée à Pol Bury (Bozar) mais puisque la section bruxelloise des anciens étudiants de l’Université de Liège, dont je fais partie, avait mis cette visite au programme, je m’y suis laissé conduire. Je n’avais aucun a priori, ne connaissant de Pol Bury que quelques sculptures comme les cylindres en acier inoxydables, fixés au plafond de cette station de métro bruxelloise, censés bouger avec les mouvements de l’air déclenchés par le passage des rames mais dont on a l’impression qu’ils ne bougent pas le moins du monde. Bien m’en a pris car j’ai été enthousiasmée par la découverte de la cohérence interne d’une œuvre pensée par un artiste guidé par un projet intellectuel.

Ce qui m’a franchement interpelée dès le début de la visite (excellemment guidée, par ailleurs) c’est d’avoir ignoré si longtemps que Pol Bury était hainuyer (je le croyais français !), né à La Louvière en 1922, et qu’il s’était formé (brièvement) à l’Académie des Beaux-Arts de Mons. Son père, technicien automobile, va l’initier, dès la petite enfance, à la beauté de la mécanique d’un moteur, le cœur du mouvement caché sous une carrosserie certes esthétique mais en fin de compte inutile. Ceci explique peut-être cela !

Lié d’abord au Surréalisme et à Magritte, il quitte le mouvement pour rejoindre Cobra, ce que Magritte ne lui pardonnera jamais. Mais très vite, là encore, il s’éloigne parce que, dit-il, « mon séjour chez Cobra m’a fait découvrir que les groupes étaient utiles à condition d’en sortir ». En 1950, à Paris, il visite l’exposition que la Galerie Maeght consacre à Calder. C’est une sorte de révélation qui le pousse à quitter la peinture pour créer ses premières œuvres mobiles que le spectateur est invité « à toucher » pour faire naître de nouvelles compositions. En 1953, dans un manifeste qu’il co-signe avec d’autres artistes, Le Spatialisme, il définit l’art dans une perspective « spatialiste ». Les trois axes sur lequel toute son œuvre va se construire y sont clairement définis : le temps, la durée, le mouvement. A partir de 1955, il est définitivement considéré comme un pionnier de l’art cinétique. En 1959, il trouve une forme personnelle. Ce sont les Ponctuations qui ouvrent cette période : des plaques perforées qui bougent devant une source lumineuse, des fils de nylon qui de balancent comme les algues sous la mer ou des plaquettes de métal agitées dans une lenteur aléatoire et qui, parfois, produisent des sons (Sculptures à cordes).

A partir des années soixante, et le succès de ses expositions Outre Atlantique, il pensera longtemps s’installer New York mais, sous l’amicale pression du galeriste Aimé Maeght, il optera pour Paris (sans jamais envisager le retour en Belgique, semble-t-il). C’est là qu’il réalise des meubles bien éloignés du concept de meuble tel que nous l’entendons. Il passera ensuite au métal. (Copyright A. Haut pour toutes les photos.)

Ce que j’ai trouvé passionnant dans cette exposition, c’est que l’on voit à quel point toute l’œuvre – bijoux, gravures, sculptures monumentales ou publiques – est sous-tendue par une réflexion, jamais démentie, toujours affinée, appuyée sur la forme géométrique comme la boule, élément présent dès le début dans son imaginaire d’artiste, le cube ou la pyramide, et le temps. Il ne s’agit pas seulement de montrer, par le mouvement, son passage, évidemment inexorable, mais d’y ajouter l’extrême lenteur qui impose la sérénité, la zénitude. Imposer la patience au regard, donc à l’esprit. Imposer l’immobilité pour apercevoir le mouvement et signifier, par le mouvement, l’exact inverse du mouvementé. Figer pour démultiplier. Surprendre pour apaiser.

 

Il faut s’habituer à ce qu’il ne ressemble à rien, il n’est autre chose que lui-même, une chose incongrue qui n’était pas avant d’être inventée par Bury. C’est une forme nouvelle. Ce n’est pas un objet nommable. C’est une intrusion de l’ailleurs dans l’ici.
Eugène Ionesco

A Bozar jusqu’au 4 juin 2017.

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