Sublime sénilité /sénile sublimité

Antoine Compagnon, grand spécialiste de Marcel Proust, donnait, le 16 mars dernier, une leçon à l’Académie royale de Belgique, sur la manière de finir une vie d’écrivain ou de peintre. Ou, autrement dit, jusqu’où ne pas aller trop loin.

Compagnon s’est penché sur cette question pendant le confinement, poussé sans doute en cela par l’ambiance mortifère et, dit-il, par l’approche de la retraite autant que par le décès d’une amie très chère. Il en est sorti un ouvrage intitulé La vie derrière soi (publié en septembre 2021 aux Editions des Equateurs) dans lequel il interroge les oeuvres tardives, le « style tardif » ou « old age style », expression qui désigne la production réalisée dans les dernières de la vie.

Deux courants s’opposent face à ce style tardif. Le gérontophobe qui considère que l’artiste doit savoir s’arrêter car si, pendant sa jeunesse, il copie les modèles, à la maturité il s’affranchit et à la vieillesse il regresse.

Face à cela, le courant gérontophile (dont Compagnon se réclame, évidemment) considère, au contraire, que les grands artistes développent, dans les dernières années de leur vie, un style sublime. L’approfondissement de l’imagination compense et transcende la décrépitude physique. Ainsi chez Nicolas Poussin, l’historien de l’art Walter Friedlaender

identifie un conflit entre la main qui lâche et la tête toujours docile. Ce tremblement de la main de Poussin (vieil héritage d’une ancienne syphilis) ira s’accentuant et lui imposera de changer sensiblement son approche de la peinture, « à cause de la débilité de sa main tremblante » dira-t-il. Les quatre saisons peintes à ce moment-là composeront le dernier grand oeuvre de Poussin.

Apollon et Daphné, quant à lui, sera le dernier tableau, testament inachevé du maître. Mais, dans ce cas, comme le dit Anthony Blunt, l’un des grands experts de Poussin auquel il a consacré plusieurs ouvrages,  l’inachèvement est sublime, c’est le véritable chant du cygne! (Anthony Blunt, Poussin, New York , Bollingen Foundation , 1967)

Sublime sénilité aussi dans les derniers Titien ou les auto-portraits de Rembrandt, par exemple, ou encore dans le déroulé des saisons vu comme une fin de cycle (donc de vie) peint par Manet 3 ans avant sa mort et dont il ne put terminer que le printemps et l’automne. Ici aussi, inachèvement sublime.

Souvent d’ailleurs, ces oeuvres du « old age style » sont reconnues par les générations suivantes comme annonciatrices des courants futurs. Ainsi les toiles de Turner peintes quelques années avant sa mort (1850), sont unanimement considérées comme les précurseurs de l’impressionnisme. Tel son Lever de soleil avec monstres marins, daté de 1845. Alors qu’elles étaient, en réalité, le produit de sa main tremblante. Aussi.

On trouve cette même tendance chez les musiciens (Beethoven, par exemple) ou les écrivains pour qui l’ultima verba (les paroles du mourant) reste indispensable. Le Second Faust de Goethe sera publié de façon posthume, et si Chateaubriand écrit, quatre ans avant sa mort et sous la pression de son confesseur, une Vie de Rancé (l’abbé réformateur de l’ordre des cisterciens ), c’est probablement aussi pour lui l’occasion d’une réflexion personnelle sur la sénilité de l’écrivain, ce qui lui vaudra cette merveilleuse formule à propos de la vieillesse, l’ « admirable tremblement du temps« !

Sartre devenant aveugle à 70 ans, arrête l’écriture en pleine rédaction de L’idiot de la famille. Il préfère alors le désœuvrement puis il publie une série d’entretiens écrits avec l’aide (ou sous l’influence / le détournement) de son secrétaire Benny Lévy qui deviendront L’Espoir maintenant.   Cette dernière oeuvre opposera ses anciens supporters et la jeune génération car on y trouve un « retournement » des idées, bouleversant ou plutôt déployant le système philosophique sartrien.

Cette leçon m’a profondément touchée – et j’en suis reconnaissante à Antoine Compagnon – , non seulement parce que j’approche dangereusement de cette phase du « old age style » mais surtout parce qu’elle m’a rappelé cette période de la vie de mon père pendant laquelle, au milieu des années 90, la maladie de Dupuytren, qui provoque une contracture de la main, l’a empêché de tenir les pinceaux comme il en avait l’habitude. C’est probablement pour cela qu’il se tournera vers l’abstraction et la

peinture au couteau. L’analyse d’Antoine Compagnon a éclairé pour moi d’un jour nouveau ce choix que j’avais du mal à m’expliquer, sachant à quel point mon père se plaisait à peindre des paysages, des marines ou des scènes de la vie du village. L’abstraction lui aura donc permis de poursuivre son travail artistique , la main tremblante, jusqu’au moment il sera avalé dans le dédale de la mémoire.

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Amélie Haut expose

Deux ans d’immobilité et, soudain, la vie reprend. A toute vitesse ou presque.

Deuxième exposition en moins d’un mois pour Amélie Haut!

Du 11 au 15 mars de 14 à 18h, exposition collective au Salon communal de Montignies-sur-Sambre (Place Albert Ier), organisée par le Lyons Club Sextant Charleroi.

Lors de la vente d’une oeuvre, un pourcentage sera versé aux associations soutenues par le Lyons Club Sextant de Charleroi.

Rêves de théâtre

Philippe van Kessel vient de nous quitter. Metteur en scène d’exception, il avait créé l’indispensable Atelier Ste Anne avant de devenir directeur du Théâtre national.

Au début des années 80, Pierre Yerlès venait de créer la chaire de didactique du françaisde l’UCL et avec Marc Lits, ils proposaient aux enseignants des techniques d’enseignement assez révolutionnaires. C’est dans ce cadre que j’ai rencontré Philippe van Kessel pour la première fois et suivi ses cours avant de le retrouver pour des journées d’apprentissage théâtral . Et, avec lui, que j’ai connu mon plus grand choc théâtral à ce jour quand j’ai vu à l’Atelier Ste Anne sa mise en scène de Trilogie du revoir de Botho Strauss. L’espace était traité de façon complètement nouvelle, ses comédiens et comédiennes parlaient et se mouvaient différemment… Il a vraiment marqué ma vie et changé mon regard sur le théâtre. Pour moi, il a tout de suite été une référence intellectuelle et un guide au moment de monter des spectacles avec les élèves de mon cours de français. Fin pédagogue, il parvenait à tirer l’essentiel de gens qui, comme moi, n’appartenait au monde des comédiens. Que dire alors des artistes qui l’entouraient?

En 1987, dans ma classe de français, j’ai monté un spectacle que j’avais intitulé La collection de Samuel Herbmann et qui proposait des extraits de Trilogie du revoir, oeuvre sur laquelle j’avais travaillé avec Philippe aux cours de ces formations. Voici ce que j’écrivais alors en juin 1987 dans le programme qui, comme pour les grandes compagnies, présentait le spectacle.

« Il y a deux ans j’ai eu la chance et l’honneur de travailler avec Philippe van Kessel qui proposait alors sa mise en scène de Trilogie du revoir de Botho Strauss à l’Atelier Ste Anne. Spectacle pour lequel il obtiendrait l’Eve du théâtre en 1985.

Après, lecture, analyse et interprétation du texte avec Philippe, il nous a emmené voir son spectacle. Un choc. J’ai ensuite revu la pièce trois fois avec un enthousiasme – ai-je pensé ferveur?- toujours renouvelé. Outre la mise en scène où se retrouvaient la rigueur, la précision, la classe, le dépouillement, l’intelligence qui caractérisent van Kessel et qui font de lui, selon moi, le meilleur directeur de troupe actuel en Belgique, il y avait le texte de Botho Strauss, l’un des cadets de la nouvelle génération d’Allemands qui ont récemment envahi les scènes avec leurs interrogations et leurs cris. Dramaturge à la Schaubühne de Berlin (ouest). Solitaire. Déchiré. En recherche. Et Trilogie , un texte parfois à la limite de la banalité sur, justement, le déchirement des êtres dans leur incommunicabilité. Comme Berlin. La ville double qui se cherche, s’appelle par delà un mur, se déchire elle-aussi. La ville qui provoque tant les artistes, la ville de l’omniprésente modernité. La ville hantée par les images de l’Allemagne d’avant, celle qui fait encore peur surtout quand on la prononce Barbie-Berlin. (…)

Travailler l’ensemble de Trilogie du revoir avec des étudiants, même de la plus extrême bonne volonté et doués, était impossible. Van Kessel déjà avait réduit à 3h le spectacle qui en faisait 6 initialement. Malgré cela, je souhaitais leur faire travailler certains extraits autour desquels nous avons, en classe, construit une intrigue, réductrice certes, mais qui rapprochait de nous le sens de la Trilogie.

Nous ne présentons donc pas l’ensemble de Trilogie du revoir mais je tenais à marquer clairement nos références pour connoter avec précision notre Collection de Samuel Herbmann qui se refuse à ne vous montrer que l’évidence. »

Que de chemins parcourus en 35 ans. Berlin n’est plus double. Botho Strauss n’est plus un cadet mais un pape. Van Kessel a fait l’extraordinaire carrière que l’on sait, de l’Atelier Ste Anne au Théâtre national, de l’INSAS à l’école du Théâtre national de Strasbourg et sur tant d’autres scènes. Le voilà parti.

Il reste les souvenirs. Quelques photos sur papier. Et tant d’idées qui flotteront dans l’air longtemps encore.

Cette année-là, la musique de Paolo Conté ponctuait le spectacle et la distribution se composait de Nathalie Authom, Véronique Abbenbroek, Marylène Bruno, Christelle Caudron, Fabrice Daron, Vincent Daix, Nathalie De Boevere, Bernadette Fobelets, Dominique Fouyon, Isabelle Horemans, Valérie Hourdain, Michel Janus, Judit Joos, Evelyne Levecq, , Nancy Marotte, Cécile Mascau, Antonietta Pacillo, Anne-Michelle Piccot, Geneviève Ponlot, Annicke Salengros, Edith Stillemant, Isabelle Tahir. A mes côtés, Karin Gava avait été une exceptionnelle régisseuse.

J’espère que, malgré tout ce temps passé depuis, ils et elles ont gardé quelques traces de ces rêves de théâtre à travers lesquels nous avons voyagé. Grâce à Philippe van Kessel.