Tout Modigliani pour des rognures d’ongles

La scénographie ne s’invite dans le monde de l’art qu’à partir de 1980. Héritée du théâtre, elle s’attache à développer les aspects visuels de l’exposition. Elle introduit ainsi dans l’espace des éléments différents de l’œuvre d’art proprement dite. C’est « la mise en scène des œuvres et des objets en fonction de la logique d’un parcours, c’est la traduction spatiale du scénario imaginé par le commissaire* ». Parmi les scénographes d’expositions on trouve des artistes, des architectes, des designers, des architectes d’intérieur, ou … le commissaire (le curateur) lui-même si le musée n’est pas riche.

Elle se décline selon deux modes. Dans le degré zéro de la scénographie, il s’agit d’un accrochage simple qui peut cependant être décliné pour obtenir des effets a minima : l’accrochage linéaire, en mosaïque, en introduisant des rythmes ou en changeant l’espace entre les tableaux, en proposant de surface peinte d’une autre couleur et rappelant les tons du tableau, par exemple. Dans le décor scénographique, au contraire, il s’agira de dramatiser la découverte des œuvres et des objets par l’introduction dans l’espace muséal de mobiliers, socles, décors, vidéos, texte ou autre. C’est souvent l’aspect financier qui guide les choix du musée vers l’une ou l’autre forme de scénographie.

Il m’a été donné récemment de vérifier le propos du Professeur Denis Laoureux dans des musées qui ne sont pas particulièrement limités par les moyens financiers. D’abord, A la Tate Modern de Londres se tient actuellement et jusqu’au 2 avril l’exposition Modigliani et sa vie parisienne**.

Né en 1884 à Livourne dans une famille cultivée, d’origine juive sépharade, Amadeo est baigné dès l’enfance dans la peinture italienne, la littérature et la pratique des langues. Soutenu dans ses projets artistiques, il suit des cours de peintures mais sent rapidement le besoin de changement et d’émerveillement face à l’œuvre d’artistes contemporains. C’est en arrivant à Paris en 1906, à 22 ans, qu’il va réellement pouvoir s’inventer et abandonner la manière traditionnelle selon laquelle il peignait jusqu’alors.

Construite de façon chronologique selon un parcours linéaire, l’exposition a pour mérite de montrer comment, dès le début, le peintre a trouvé sa facture qu’il ne cessera d’affiner au fil des années. On le voit déjà dans le Portrait de Constantin Brancusi (1909) où les grands coups de brosse, le trait noir de contour des figures et les visages étirés sont présents. La visite s’ouvre et se ferme sur deux autoportraits, l’un de 1915 (Autoportrait en Pierrot) et l’autre de 1919 (Autoportrait) où Amadeo se représente en artiste confirmé, la palette à la main. Entre ces deux dates, il a subi les influences de l’art contemporain autant que de la lumière et de la vie parisiennes et de ses amis artistes dont il partage les ateliers de Montmartre. Il va même se consacrer pendant une courte période à la sculpture (1911-1913) dont certaines pièces présentées ici révèlent l’influence des arts d’Afrique et d’Asie que Modigliani découvre lors de ses nombreuses visites au Musée ethnographique. Mais sa tuberculose, contractée pendant l’enfance, se réveille à cause de la poussière et l’empêche de poursuivre sa carrière de sculpteur.

Il va alors réaliser des portraits de ses contemporains, présentés ici dans un couloir de transition entre deux « périodes ». Picasso, Juan Gris, Diego Rivera et bien d’autres se prêtent au jeu du modèle parmi lesquels Cocteau qui, plus tard, écrira « ça ne me ressemble pas mais ça ressemble à un Modigliani, ce qui est mieux » ! En 1916, Modigliani revient aux (scandaleux) nus féminins et cette section de l’exposition est particulièrement intéressante car, en même temps qu’elle montre l’œuvre peinte, elle démontre l’étonnante évolution des modèles féminins qui, entre 1910 et 1918, gagnent en indépendance et en liberté, notamment dans la manière dont leur regard est – ou non – dirigé vers l’artiste qui les peint. La guerre est passée pas là ! Pour la fuir et tenter de se refaire une santé, Modigliani accepte à contrecœur que le marchand d’art Leon Zborowski l’emmène sur la Côte d’Azur où, faute de modèles professionnels, il découvre le plaisir de peindre des enfants ou des villageois, ce qui lui donnera l’occasion de produire des œuvres pleines d’humanité comme les versions du tableau Le petit paysan (1918).

Sa santé se dégrade de plus en plus, ses addictions l’emportent et personne ne pourra le sauver de lui-même. Il meurt dans son atelier en 1920. Dans cette exposition très complète, on peut d’ailleurs aussi découvrir une reconstitution en réalité virtuelle, sur base de nombreux documents d’époque, de ce dernier atelier, lequel existe toujours mais a évidemment connu des modifications en 100 ans.

Exposition classique, presque didactique, mais où l’on retrouve les œuvres essentielles pour comprendre le parcours d’un artiste torturé.

Autre musée, autre approche, autre scénographie. J’avais beaucoup aimé l’exposition L’or des Scythes qui s’était tenue à Bruxelles en 1991. C’est pourquoi j’ai voulu voir l’exposition Scythians warriors of ancient Siberia ***que le British Museum, en collaboration avec le Musée de l’Hermitage de St Pétersbourg , présentait en janvier. Voilà tout le contraire d’une exposition linéaire et didactique ! Dans une scénographie superbe et élaborée qui contextualisait magnifiquement le propos, il s’agissait de s’avancer réellement dans la steppe, d’écouter au loin le galop des chevaux, et le vent qui s’engouffre dans les arbres peints sur d’immenses tissus légers, ce qui donnait l’impression de leur mouvement. De regarder des cavaliers grandeur nature mener leurs chevaux à la rivière puis foncer sur vous au galop… Ou de se pencher sur ces graines, qui n’attendent, depuis près de deux mille ans, que de germer à nouveau.

Depuis 1991, bien des fouilles et des découvertes ont eu lieu, particulièrement pendant la première décennie du XXIème siècle et des découvertes ont permis d’en savoir beaucoup plus sur ce peuple de guerriers nomades qui occupait, il y a 2500 ans, une région s’étendant de la Sibérie à la Chine et dont les contacts avec les civilisations grecque, assyrienne et perse sont désormais avérés. Une très efficace application virtuelle expliquait d’ailleurs les déplacements qui ont favorisé ces rencontres. Mais ce qui a surtout permis la conservation extraordinaire d’objets, de tissus, de nourriture, de graines, de végétaux, de tentes, d’animaux ou de momies, c’est le permafrost pergélisol, la glace profonde qui a recouvert cette civilisation. C’est grâce au permasol qu’il m’a été donné de contempler les rognures des ongles de l’un de ces guerriers qui, pour se protéger des mauvais sorts, enfermait ces morceaux de lui-même dans une petite bourse en cuir qu’il emportait avec lui. Inquiétudes éternelles d’une humanité intemporelle. Emotion sans limite devant cette permanence.

 

*Loureux Denis. 2017. L’art et ses médiations. Année académique 2017-2018 ULB.

** Curateurs : Nancy ireson (Tate Curator), Simonetta Fraquelli (Independent Curator) et Emma Lewis (Assistant Curator)

***Curateur : John Simpson

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L’art d’attendre sous un parapluie Vuitton

Visiter une exposition à la Fondation Louis Vuitton à Paris relève de l’expérience existentielle. D’abord, pour y arriver, il faut accomplir un trajet assez long en métro, jusqu’à la station Les Sablons, suivi d’une marche d’environ quinze minutes. Ensuite, quitter le cœur palpitant et bruyant de Paris – dans mon cas, le 7ème arrondissement – et se retrouver à Neuilly, c’est comme passer de Blankenberge au Touquet ! Ici, à Neuilly, du silence, des arbres, des jardins en devantures de villas fin de siècle d’où s’échappent, sans même le vouloir, le luxe et le calme. Pour ce qui est de la volupté, je n’ai pas vérifié. Donc, on marche, le long du jardin d’acclimatation, sur des trottoirs propres et en bon état, jusqu’à apercevoir l’étonnante structure due à Frank Gehry et considérée comme un geste architectural majeur par son innovation et sa poétique. Pour ma part, je l’ai trouvée intéressante mais plus proche du modèle de l’oiseau englué, écrasé au sol, que de l’envol royal et enrubanné du musée Guggenheim de Bilbao, également conçu par Gehry. Une fois passée la sensation d’écrasement que produit le bâtiment et quand sont franchis les 100 derniers mètres qui mènent à la porte,… on est assommé par la masse de visiteurs, entassés dans des files organisées en fonction des heures d’entrée. Car on n’entre pas ici comme on veut. Il faut avoir réservé un horaire spécifique et se mettre dans la bonne queue avec tous ceux qui, comme vous, pensaient avoir un précieux sésame réservé depuis longtemps, sur Internet! C’est là que le doute vous assaille. L’art vaut-il la peine de faire des heures de queue sous la pluie (même si l’on vous propose des parapluies Vuitton !) pour tenter d’apercevoir LE premier tableau acheté en 1930 par le Moma, un très joli Edward Hopper, première manière, (House by the Railroad) ou Le baigneur de Paul Cézanne (acquis en 1934) ? Trois possibilités s’offrent alors à vous : soit vous offrez vos billets à un couple de jeunes gens, démunis de coupe-file et en passe d’attendre des heures le droit d’acheter un billet d’entrée, et vous repartez le cœur empli de l’émotion d’avoir fait une bonne action ; soit vous jetez vos billets ostensiblement dans la poubelle sous les yeux surpris ou choqués des gardiens et vous repartez le cœur plein de l’émotion d’avoir posé un geste militant en faveur de la liberté d’accès aux musées ; soit encore vous décidez d’attendre votre tour parce que vous voulez voir la sculpture Oiseau dans l’espace de Brancusi, montrée pour la première fois à Paris, ou revoir une partie des  Campbell’s Soup Cans d’Andy Warhol. Comme moi, vous opteriez sans doute, benoitement, pour la troisième solution et pourriez, au bout d’un long moment, pénétrer dans l’exposition Etre moderne : Le MoMA à Paris  co-organisée par le Museum of Modern Art à New York et la Fondation. Et là … ne rêvez pas ! Tous ceux qui attendaient patiemment avec vous se retrouvent, avec vous, dans la première salle ! Et veulent, comme vous, voir House by the Railroad, Le faux miroir impressionnant de Magritte, le Klimt ou le provocateur M’amenez-y de Picabia.

Sur trois étages, la Fondation Vuitton présente l’évolution de l’art contemporain car, créé en 1929, le MoMA, a été l’un des premiers musées à se consacrer exclusivement aux arts de l’époque. L’exposition s’ouvre sur la première décennie du MoMA et se poursuit dans l’après-guerre avec du  Jackson Pollock, par exemple. Puis, après le « minimalisme » et le « pop art », ce sont des œuvres postérieures à 1960, dont certaines issues de ce que l’on a appelé la Pictures Generation. Dans la dernière section,  des œuvres contemporaines acquises par le MoMA au cours des deux dernières décennies, comme les 176 emoji dessinés par Shigetaka Kurita (acquis en 2016). Une section (passionnante) est consacrée à retracer chronologiquement l’histoire et l’évolution du Moma.

Bon, vous enchaînez les œuvres ou, du moins, vous enchainez des bouts d’œuvres car la foule ne vous donne pas toujours accès à une vision panoramique. Et soudain, le miracle se produit. Une œuvre vous happe. Est-il possible qu’il n’y ait personne que vous à regarder cette toile? Et que vous puissiez prendre le temps de vous attarder devant cette respiration magique, cette aspiration diffuse vers l’ailleurs, infinie fusion des frontières inachevées entre les zones de couleurs, traitement de l’essentiel… Devant l’apaisant et sublime Number 10 de Mark Rothko, vous comprenez soudain pourquoi il était bon d’attendre si longtemps, sous les parapluies de la Fondation Vuitton.

 

Photos © Amélie Haut

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