Les dernières flammes d’une très ancienne vigueur…

Je ne connaissais pas Franck Bouysse. J’ai pris son livre au hasard, dans le focus que le Livre de poche proposait sur des auteurs de polars français et que j’ai évoqué ici dans mes petites alertes aux livres (colonne de gauche, regardez bien !)

Je ne connaissais pas Franck Bouysse et si j’ai choisi son livre, c’est parce que, sur la quatrième de couverture, j’ai lu une critique dithyrambique publiée dans Télérama et que j’apprécie les critiques de Télérama.

Je ne connaissais pas Franck Bouysse et quand j’ai ouvert son livre je ne m’attendais pas à grand-chose, rien de plus qu’un polar à la française, bien ficelé sans doute, où l’enquête menée par un flic probablement décalé finirait par se résoudre sur un retournement de dernière page.

Alors, j’ai ouvert Plateau sans a priori et sans autre attente qu’un moment de lecture, parce que lire m’est aussi indispensable que l’air, que je lis partout et souvent n’importe quoi, pour lire, juste pour lire donc pour respirer, ou pour m’insérer dans des vies au fil des lignes, comme un voyeur de mots.

Bref, j’ai ouvert Plateau et je me suis laissé désarçonner par les premières pages avant d’entrer de plain-pied dans un texte magnifique, hors du temps, qui dépiaute le monde du Plateau de Millevaches comme on éviscère les lièvres et les poulets. L’intrigue, ici, en deviendrait presque secondaire, comme ces hommes qui heurtent leur vie à l’indifférence anthropophage du Plateau. C’est le Plateau, omniprésent, qui joue le premier rôle. Ce Plateau d’où l’on veut s’enfuir ou que l’on veut protéger à tout prix, fût-ce celui de vies sacrifiées. C’est le Plateau qui dicte sa loi et il n’importe pas vraiment que ce soit Virgile, Karl, Georges et Cory dont les destins s’entrechoquent parce que la violence des pulsions ou les codes d’honneur sont généralement incompatibles et ne font que renforcer le pouvoir du Plateau. Comme sur le Plateau où rien n’est évident, là où la vérité se dissimule dans les broussailles, les grottes ou sous le gel, le récit se construit par allusions, sur des non-dits, des choses qui auraient dû être mais n’ont pas été ou n’ont pas pu être et dont on s’accommode. Jusqu’à l’explosion.

Mais ce qui m’a vraiment enthousiasmée, c’est l’écriture, forte mais ciselée, violente mais émue, aux métaphores tantôt délicates tantôt puissantes où les pulsations de la terre et du sang s’incrustent dans des images qui ébranlent. Une écriture qui mériterait sans conteste de trouver sa place dans une collection de littérature blanche, comme le confirme Grossir le ciel, un autre roman de Franck Bouysse que je me suis empressée de découvrir à la suite de Plateau, et qui a tenu toutes ses promesses, bien que sur un registre mineur mais tout aussi poignant.

Ainsi, parfois, très rarement, il y a un moment de lecture qui suspend le temps, qui rassure quant au pouvoir des mots et du style, moment vital où l’esprit en redemande et repart, ragaillardi, vers d’autres pages noircies.

Bouysse, Franck, Plateau, 2016, La Manufacture de Livres et 2017, Livre de Poche

Ce texte est soumis à la loi sur la reproduction. Autorisation à demander à amelie.haut@gmail.com

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