Les limites du ciel

En 1994, il y a  un presque un quart de siècle, je faisais partie de la première promotion de ce Centre Européen de Traduction littéraire créé sur une impulsion de génie par Françoise Wuilmart. Par miracle, je venais de publier une traduction, et je ne parle pas de miracle à la légère ! En réalité, un(e) traducteur/trice belge, quelle que soit sa valeur, n’a que très peu de possibilités de publier. En dehors de l’autre langue nationale, les éditions belges sortent peu de traductions trop coûteuses et une maison d’édition français préfèrera certainement, toutes choses égales par ailleurs, engager un(e) compatriote. Mais le hasard a voulu que, cette année-là, le festival Europalia soit consacré au Mexique et que les Editions Labor (aujourd’hui disparues) créent une nouvelle collection de polars urbains ! Pour l’occasion, j’y ai traduit le numéro 1 de la collection : un roman de Paco Ignacio Taibo II. Au même moment et pour les mêmes raisons, l’Université de Vera Cruz voulait publier une anthologie du théâtre mexicain et en avait confié la composition au dramaturge Emilio Carballido. L’Ambassade du Mexique à Bruxelles a décidé d’en faire la traduction et… me l’a confiée.

C’était comme si le ciel me tombait sur la tête ! Traduire 10 pièces en quelques mois relevait de l’impossible ! Et, qui plus est, j’étais en convalescence à la suite d’une opération survenue quelques semaines plus tôt ! Mais, comme toujours, mon père m’a conseillé de ne pas m’inquiéter. D’abord, conseillé par un des amis informaticiens, il m’a offert un ordinateur portable pour que je puisse travailler partout, chez moi, chez mes parents ou à la mer !  Un ordinateur portable en 1994… Un véritable événement!  Et si, malgré la technologie, je ne finissais pas dans les délais ? Mon père m’a poussée à travailler vite et bien, comme il savait que j’avais l’habitude de le faire. Mais, il me voyait avec ses yeux paternels, n’est-ce pas ? Et moi, je doutais sans cesse. Alors, il a relu tout mon travail… de son regard critique et efficace, dont je n’ai pas encore surmonté l’absence après tant d’années. Ainsi, j’ai réussi ce que même le grand traducteur de théâtre Claude Demarigny m’avait décrit comme une folie irréalisable. Et l’anthologie est sortie pour Europalia, dans les temps !

Un des pièces a fait l’objet d’une adaptation radiophonique. On a distribué quelques exemplaires de l’anthologie. C’est tout. Les autres ont été rangés dans les caves de l’Ambassade. La couverture, dont le dessin de Letitia Tarrago était étonnant, a déteint. Au fil du temps, on les a peut-être jetés. J’ai essayé de nombreuses fois de proposer l’ou l’autre pièce à des metteurs en scène. En vain. Si un metteur en scène belge devait choisir un texte, il prendrait sans hésiter celui d’un auteur allemand ou américain mais … un écrivain mexicain, c’est trop hasardeux, n’est-ce pas ! Alors, bien que certains soient vraiment intéressants, j’ai oublié ces textes !

L’an dernier, le metteur en scène Jean Claude Idée m’a téléphoné : l’actuelle attachée culturelle de l’Ambassade du Mexique avait obtenu des subsides et souhaitait organiser un hommage à son ami Emilio Carballido. Il allait faire une mise en espace de deux pièces dont j’avais assuré la traduction ! Vous imaginez ma réaction ? Les comédiens étaient pressés de commencer mais j’ai demandé à pouvoir retravailler mes textes ! Il y a 23 ans, Internet n’existait pas, Google non plus, et on enregistrait sur des disquettes 5 pouces ! Il devait bien y avoir un ou deux détails à changer!

Quand les premiers mots de ma traduction ont été prononcés sur la scène de la Comédie Claude Volter par Michel de Warzée et les autres comédiens, j’ai beaucoup pensé à mon père ! Ah, s’il avait été là… Chaque fois que je regarde cette anthologie, désormais, je me dis qu’aucun travail n’est jamais fini et que rien n’est impossible.

C’est une leçon que je n’oublie pas.

Il y a quelques mois, je mangeais en compagnie de six amies très chères, toutes passionnées de littérature noire, dans un restaurant que, par ailleurs, je vous recommande chaudement, malgré son nom, l’Apocalypse. Nous rêvions d’un festival de polar où nous inviterions des auteurs que nous aimons, pour papoter avec eux, de façon décontractée, en mangeant un bout ou en buvant quelques bulles avant d’aller voir un bon film noir dans un vrai cinéma.

Et ça y est. Nous  l’avons fait ! Nous avons monté le Prélude à la Nuit blanche du Noir, le 10 novembre 2017 à 20h au Mundaneum de Mons. Il y avait des bulles. Et de bons auteurs. Comme nous l’avions rêvé.

Décidément, mon père avait raison : the sky is the limit !

 

Ce texte est soumis à la loi sur le droit d’auteur. Autorisation à demander à amelie.haut@gmail.com

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