Se faire connaître

La revue Pratique des Arts n°133 sortie le 28 mars dernier propose, parmi de nombreux articles passionnants – comme souvent dans ce magazine -, une réflexion sur le thème « Comment se faire connaitre ? »

C’est une question qui interpelle tous les artistes dès le moment où, du simple passe-temps de fin de semaine, la réalisation d’œuvres devient un projet plus vaste, se complexifie, questionne le principe de création, pose les limites.

A en croire l’article signé Valérie Auriel, il n’y a pas de secret pour se faire connaître. Ou plutôt, il y a une panoplie de moyens qui n’a d’autres limites que celles de l’imagination et de la créativité.

Pointons quelques éléments parmi les pistes proposées :

  • Première étape : bien se connaître, savoir ce que l’on vaut et se fixer un objectif : où aller et avec qui ?
  • Ensuite, se composer des cartes de visite et un dépliant qui présente le travail.
  • Chose évidente mais parfois délicate, oublier la modestie et parler de son travail dans son réseau proche! Valérie Auriel conseille d’ailleurs de ne pas se limiter à son cercle d’amis mais de s’adresser à tous ceux qui vous connaissent depuis les commerçants jusqu’à votre dentiste ! Donnez-leur des cartes de visite et demandez-leur de diffuser !
  • Dans le même ordre d’idée, ne pas hésiter à demander d’exposer dans des restaurants, des cafés ou des commerces que l’on connait bien. Si le partenaire joue le jeu, un vernissage sera possible et là aussi, ne pas oublier de laisser cartes et dépliants. Valérie Auriel conseille d’avoir un carnet où les visiteurs peuvent noter leur adresse électronique afin d’être invités à une autre des activités organisées. En tous cas, récupérer systématiquement (sans forcer !) les données des visiteurs.
  • Eventuellement, s’inscrire à une association d’artistes, ce qui permet de rencontrer d’autres artistes et de participer à des expos collectives lesquelles débouchent parfois sur une opportunité d’expos ailleurs et en individuel.
  • Participer à tous les événements locaux ou aux salons, aux expositions collectives ou aux portes ouvertes d’artistes. Ne pas rater une occasion de montrer ses œuvres !
  • Si l’on participe à un événement de ce type, contacter les médias locaux : presse, radio ou télé… Non sans avoir envoyé plusieurs jours/semaine à l’avance un communiqué de presse (10 lignes, sur l’événement, votre parcours et une bonne photo d’une de vos œuvres). Se composer une liste des adresses électroniques des journalistes spécialisés.
  • Etre présent.e sur les réseaux sociaux, intégrer des groupes sur facebook. C’est très chronophage car il faut publier souvent mais efficace. Internet permet de montrer son identité d’artiste, c’est non seulement une vitrine mais aussi une occasion de mettre son travail en relief.
  • Bref, un conseil d’agent (Didier Bierbjon) : évoluer et être visible !

Je reste cependant persuadée que, si tous ces moyens sont bons pour se faire connaître, il existe, selon moi, une variable indispensable, c’est d’avoir une « patte reconnaissable ». Qu’il s’agisse du format, de la palette des couleurs, des sujets, du point de vue, du traitement de l’espace, de l’organisation des compositions, … peu importe, mais que l’œuvre soit « identifiable » comme telle. Un Rik Wouters sera immédiatement vu comme un Rik Wouters et un Pierre et Gilles ne sera jamais confondu avec un Spillaert !

Parmi les artistes qui travaillent dans le même collectif que moi (Les artistes du mercredi) Jado, par exemple, revendique une peinture décorative, très colorée, qui traite des sujets du quotidien (des boutons, un chou, des œufs, une aubergine…) en grandes dimensions, comme sous le regard d’un microscope. Cécile Payen, elle, propose généralement, dans des camaïeux de tons doux, des portraits, des scènes paisibles d’enfants au bord de la mer ou sur le chemin de l’école, de pêcheurs dans une attente sereine, ou d’objets du quotidien revisités par la patine de l’usage.

Bref, selon moi, le plus important, et probablement le plus dur, c’est de trouver sa griffe, ce qui fait la « signature » de l’artiste, cette touche qui permet de le reconnaître, quel que soit le sujet traité.

 

Ce texte est soumis à la loi sur la reproduction. Autorisation à demander à amelie.haut@gmail.com

A voir, sans modération

Jado (Dominique Jacqmart)  exposera avec le collectif ARTsenal du vendredi 28 avril au lundi 1er mai à l’Arsenal, La Chaufferie, 6 Rue des Pères blancs à 1040 Bruxelles. http://artsenal.eu/wp201202/jado/

Isapops (Isabelle De Beul), quant à elle, exposera dans le cadre du Parcours d’Artistes de Tirlemont au Tea-Room Intermezzo, 37 Grand Place à Tirlemont à partir du samedi 6 mai. https://www.isapops.net/

Ces deux artistes se retrouveront au SAC en octobre 2017 à Charleroi!

 

 

Universalité du rhinocéros

Il y a un peu plus d’un an, j’ai eu le plaisir de déjeuner en compagnie du dramaturge et comédien Pedro Romero et de Bart Vonck, poète mais aussi traducteur, à l’issue d’une rencontre que je venais d’animer sur la traduction de la poésie. Les attentats de Bruxelles n’avaient pas encore eu lieu mais nous avions ceux de Paris et de Charlie en mémoire et nous discutions de ces grands textes – poétiques ou non – qui dénoncent les totalitarismes et les fanatismes, les embrigadements et les mouvements de masse. Il m’est venu alors à l’esprit que Rhinocéros, la pièce d’Eugène Ionesco, dont j’avais souvent parlé à mes étudiants, n’avait plus été jouée chez nous depuis longtemps alors qu’elle illustrait parfaitement le propos. J’ai fait part de cette réflexion à mes compagnons. Bart a avancé l’idée que le texte était peut-être daté et nous en sommes restés à ce constat.

Au même moment, Christine Delmotte préparait la mise en scène de la pièce qui serait montée quelques mois plus tard au Théâtre des Martyrs!

Je n’ai pas eu l’occasion de la voir à ce moment-là mais j’ai réparé cela hier soir au Théâtre Jean Vilar de Louvain la Neuve où la pièce se reprenait – à guichets fermés – pour trois soirs et deux matinées scolaires ! Cerise sur le gâteau, l’exceptionnel Pietro Pizzuti, en charge du rôle principal (le personnage de Béranger), a offert à un petit nombre de privilégiés une mise en bouche d’avant spectacle en nous livrant quelques une des clés de la mise en scène épurée de Delmotte. Ne nous attardons pas sur l’argument de la pièce – Béranger assiste impuissant à la métamorphose en rhinocéros de tous ceux qui l’entourent – ni sur le sens qu’Ionesco disait y avoir mis – une métaphore du nazisme autant que du système totalitaire qui s’installait à l’époque (1959, date de création) en Roumanie – car de multiples ouvrages ont été consacrés à l’exégèse de la pièce. Bien des écrits ont analysé sa dénonciation des systèmes qui détruisent la personne au profit de la masse, sa dichotomie nature/culture, la loi morale face à la loi de la jungle ou encore le grégarisme rassurant car le troupeau est plus efficace au moment d’écraser l’individu, affaibli par sa solitude. Il est plus inquiétant de constater que, contrairement aux craintes de Bart Vonck, le texte n’est en rien daté et a pris réellement valeur universelle : la violence animale proposée par les rhinocéros nous rappelle bien des fanatismes d’aujourd’hui autour du monde…, souligne Christine Delmotte.

Malheur à celui qui veut conserver son originalité ! , s’exclame Béranger dans les derniers instants de la pièce avant le sursaut final de la résistance, Je ne capitule pas !.

La scénographie minimaliste de Delmotte choisit de poser les acteurs sur un plateau nu et blanc, où quatre projecteurs mobiles délimitent les espaces, de la place du village à la chambre confinée de Béranger. C’est probablement cette nudité qui rend plus impressionnante encore la rhinocérite exprimée par un recours au gum-boot, danse traditionnelle des mineurs d’Afrique du Sud, ou au body-claping, ainsi qu’à l’argile verte qui recouvre les corps comme une carapace. L’avancée des rhinocéros, dans une semi pénombre, où ne résonnent que les claques assénées sur les corps et les pieds qui frappent le sol, est époustouflante et coupe le souffle. Un usage intéressant de la vidéo, un travail des lumières particulièrement raffiné, des scènes où la langue devient comme une musique sur laquelle dansent des acteurs parfaits dans leur lente transformation, et le jeu de Pizzuti – qui propose un Béranger à la fois incrédule et désorbité -, tout cela prouve que Delmotte a compris la leçon et se saisit de l’originalité comme d’un étendard de résistance.

 

La pièce sera reprise au cours de la saison prochaine au Théâtre des Martyrs à Bruxelles. A ne pas rater, donc.

 

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