Investir le champ pictural

Une œuvre d’art se lit. C’est ce que le professeur Thierry Lenain se propose d’apprendre aux étudiants qui suivent ses travaux dirigés de lecture de l’œuvre d’art*. Et, selon lui, pour lire une œuvre d’art, il faut commencer par la regarder en tant qu’objet, débarrassée de ses sens contextualisés, et en faire une lecture la moins subjective possible, sans impressionnisme ni ressenti. Il s’agira ensuite d’aller plus loin, de dépasser l’objet et de construire autour de lui les images mentales qu’il évoque. Cette approche est, pour moi, particulièrement parlante puisque j’ai été – jadis – formée à l’école liégeoise qui, de la même façon, considère l’écrit comme objet textuel, dont l’approche doit d’abord être fonctionnelle, bien avant d’être expliqué par une biographie ou une époque.

Pour tenter de lire correctement l’œuvre d’art, il est d’abord indispensable de s’accorder sur trois concepts : le support, le champ pictural, l’espace pictural. Définir le support est assez simple: tout type de surface – l’objet matériel aux propriétés diverses – sur laquelle on inscrit des signes picturaux, (toile, mur, caverne, vase, corps, sol, etc.). Il peut être mobile (tableau, corps, ou autres) ou pas (mur, grotte, rocher, etc).

Il s’avère plus complexe de cerner le champ pictural puisqu’il s’agit là du support considéré du point de vue de ses limites visuelles. Le champ pictural, c’est ce qui existe AVANT l’intervention de l’artiste. La forme du champ sera délimitée ou pas. En effet, son format peut être imposé par le modèle des toiles que nous achetons, par notre décision d’artiste (Magritte, peignant une femme en forme de femme, par exemple) ou par un commanditaire qui nous impose un programme iconographique (dimension, matériau, etc). La forme établit en tous cas des frontières, qui pourront être respectées ou pas (hors champ), soulignées ou pas (c’est probablement le rôle initial du cadre, utilisé pour « refermer » le champ sur lui-même). La forme verticale est plus généralement dédiée aux portraits alors que la forme horizontale traite souvent des paysages et natures mortes.

Une fois le format du champ déterminé, l’artiste doit, avant même d’intervenir, prendre en compte les possibilités de ce champ, ses protosignifications déterminantes. D’abord, l’énoncé pictural a un sens, un début et une fin, de gauche (début) à droite (fin), eux-mêmes hiérarchisés (gauche « paradis », droite « enfer », symbolique évidemment inversée par rapport à la tradition puisque nous regardons en miroir). De la même manière, le haut et le bas du champ possèdent une symbolique archaïque (ontologique supérieur vs ontologique inférieur). Dès lors, la position centrale concentre la force et il est logique d’y mettre l’essentiel. Par ailleurs, ce qui correspond « normalement » au champ visuel naturel c’est de situer la ligne d’horizon aux 2/3 inférieur, dans un rectangle.

Pour un artiste, il est donc indispensable de tenir compte des possibilités initiales du champ pictural et de l’investir au mieux ; de faire précéder sa composition d’une réflexion sur la symbolique des positionnements et sur la façon dont les caractères objectifs du champ entraineront des propositions mentales diverses. Mais aussi de s’interroger  sur la façon dont il conviendrait pour son propos artistique de « détourner » les protosignifications, de les transgresser, de les déformer. Par exemple, déplacer la ligne d’horizon vers le haut ou vers le bas, c’est déplacer le point de vue et cela relève d’un choix artistique signifiant et symbolique.  Intégrer le hors champ dans la composition, c’est modifier l’espace, intégrer l’extérieur dans le récit pictural. Ainsi, plus l’artiste tire parti des protosignifications du champ, plus l’œuvre a de chances d’être intéressante et riche.

Ensuite, il lui faudra faire subir à ce champ ce que Thierry Lenain nomme une « transmutation imaginaire » pour produire un espace pictural. Nous reviendrons sur le sujet.

 

 

*Lenain, Thierry. Travaux dirigés de lecture de l’œuvre d’art, Université libre de Bruxelles. Année académique 2016-2017.

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Fragments de l’avant-garde

L’exposition The power of the Avant-garde, organisée dans le contexte de la commémoration du centenaire de la Grande Guerre, présentera son double parcours au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles jusqu’au 22 janvier 2017. Double parcours puisque le Commissaire Ulrich Bischoff, venu de Dresden, a voulu montrer un panorama historique de l’avant-garde issue essentiellement de l’est de l’Europe, de Russie, d’Italie et, bien sûr, de Belgique, mais il a aussi constitué ce qu’il appelle des « tandems » en proposant à des artistes contemporains d’identifier dans les avant-gardes présentes une œuvre qui leur ferait écho. On trouve ainsi des tandems somptueux comme le Laissés et accrochés (2013) de Marcel Odenbach (1953, Allemagne) face à L’assassinat de James Ensor (1888), le Téléphone (pour Kafka) (1991) de John Baldessari (1931, USA) et La signature de l’artiste (1972) de Marcel Broodtaers ou encore l’étonnant Tokyo dream (2010) de Koen Vermeulen (1965, Pays-Bas) en regard du paisible Jeune fille et chien (1913) de Leon Spillaert. Tous les « tandems » ne sont pas aussi convaincants mais ils illustrent mieux que de longues d’explications à quel point l’avant-garde, que l’on situe entre 1880 et la fin de la première guerre, a bel et bien été une rupture avec les traditions, les thèmes et les styles artistiques et a permis l’éclosion de genres nouveaux et d’écoles très diverses : Die Brucke (Heckel), Die Blaue Reiter (Kandinsky), expressionismes allemand, futurisme italien (Severini), cubo-futurisme russe (Goncharova),Bauhaus ou le machinisme (Schiele),…

Mais ce qui m’a vraiment intéressée, c’est le fil rouge qui sous-tend l’exploration des œuvres et qu’annonce, dans une salle prologue, une étonnante grenade K.Z.11, conçue en 1915, dont le système de retardement pouvait être réglé à la seconde près afin d’augmenter son efficacité. Son esthétique est troublante et pourrait presque faire penser à une sculpture avant-gardiste comme celles que l’on voit dans la salle 7. En face de la vitrine, une sculpture suspendue évoque l’explosion de la grenade. Le lien entre toutes ces œuvres d’avant-garde est là : fragmentation du temps – lorsque la vie et la mort se jouent à une seconde –, fragmentation de l’espace, fragmentation sociale, fragmentation du réel, donc, et de la perception que l’artiste peut en avoir, illustrée entre autres par Le vase de cristal de Picasso présenté dans la dernière salle, comme un écho à la salle prologue. Regard visionnaire du temps fragmenté dans un monde fragmenté et en changement, dont l’héritage se retrouve sans conteste chez les artistes contemporains.

 

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