Que la force soit avec 2022!

L’année 2022 ressemblera-t-elle à cette toile de Marcel Defoin: un puzzle où les pièces s’imbriquent rarement et que l’on peut compléter uniquement à force d’imagination, de doigté et de persévérance?

En tous cas, je vous la souhaite sereine, pleine d’énergie, de créativité, de bonheurs simples, de rencontres – malgré tout – , de découvertes et de belles surprises. Et surtout, surtout, je vous souhaite une excellente santé.

BONNE ANNEE 2022!

Les fausses rondeurs de Botero

S’il est bien une exposition dont le titre traduit parfairtement le propos, c’est la première monographie consacrée, en Belgique, à l’artiste protéiforme qu’est Fernando Botero: Au-delà des formes, présentée au BAM de Mons.

Vente aux encheres - Art de l'Amérique précolombienne - Millon | Vente aux  enchères, Art, Peuple amérindien

Le parcours construit à cette occasion nous montre comment toute l’oeuvre de Botero (Medellín,1932) est un réseau d’idées enchevetré. Dès son plus jeune âge, il découvre le travail de Picasso, en noir et blanc car il n’a pas accès aux reproductions en couleur. C’est là qu’il prend contact pour la première fois avec la déconstruction du réel qui restera une de ses préoccupations centrales. Après ses études d’art, il part en Europe où il découvre la peinture classique italienne, les fresques, Vélazquez, Goya…

Afficher l’image source

Lorsqu’il arrive au Mexique en 1957, il est riche de toutes ces oeuvres et si l’on ajoute l’influence des statues pré-colombiennes, l’attrait pour les muralistes mexicains, et l’envie d’inclure « le monumental » dans ses toiles, on comprend mieux pourquoi dans la Nature morte à la Mandoline, il choisit de dilater la forme en déformant les proportions: le trou de la mandoline réduit à une dimension minuscule fait paraître la mandoline énorme. Désormais, son style est créé: ses personnages, toujours hiératiques, seront disproportionnés par rapport à leur environnement et aux objets qui les entourent. Son inépuisable fécondité est en marche.

L’exposition est d’une richesse incroyable puisqu’elle rassemble des oeuvres

venues du monde entier, prêtées par le Guggenheim de New York, des collectionneurs privés, le musée de Medellín ou d’autres institutions internationales. Tout le parcours de l’artiste colombien – oeuvres de jeunesse, natures mortes, nus, tauromachie, reprises de tableaux de grands maîtres – est représenté ici .

Pour évoquer Botero, on parle sans cesse de la volupté des rondeurs, mais regardez bien ces visages fermés, presque indifférents, ces corps aux volumes disproportionnés, dilatés, et, pourtant, comme écrasés par l’étroitesse de l’espace qui leur est concédé. Lisez, bien au delà du portrait, toute la symbolique qui n’est pas QUE surréaliste.

Entrez dans cette sorte de cellule, isolée, à l’écart des regards, pour y découvrir les fameuses toiles consacrées aux tortures infligées, dans la prison d’Abou Ghraib, par des Américains à des soldats irakiens, représentés nus, dilatés bien sûr, liés, torturés, couverts de sang, pathétiques. Il y donc du politique chez Botero.

En ce qui me concerne, Au delà des formes a été une vraie découverte, une rencontre. Je connaissais les représentations des oeuvres de Botero, j’en connaissais mal le récit. Et j’ai été particulièrement émue devant une toile peinte lors des premières semaines passées à New York, où l’artiste n’avait pas de quoi

s’acheter de la peinture rouge, sa couleur de prédilection (certaines toiles comportent plus d’une vingtaine de rouges différents, comme The sleeping cardinal) mais aussi la plus coûteuse.

Fernando Botero ne peut pas s’arrêter de peindre et il produit alors une toile sans rouge, pleine d’émotion, de chaleur moite, intime et inspirante dans la façon dont elle saisit les détails du quotidien.

S’il ne fallait garder qu’un instant, je vous recommanderais de passer au BAM juste pour regarder ces incroyables vidéos qui montrent la transformation d’une toile d’un grand maître classique, comme Les Epoux Arnolfini de Van Eyck, en un Botero. Animation totalement bluffante.

Et au coeur de la ville, une sculpture monumentale!

Exposition accessible jusqu’au 30 janvier 2022 (il vous reste juste un mois!) au BAM , 8 rue Neuve à 7000 Mons. Covid safe ticket. Pass Museum.

Ce texte est soumis à la loi sur la reproduction. Autorisation à demander à amelie.haut01@gmail.com

Trains: de la peur au fantasme

2021 était l’année du Train. Europalia dans son programme Trains & tracks lui consacre donc plusieurs expositions dont Voies de la Modernité aux Musées Royaux des Beaux-Arts.

En 1820, en Grande Bretagne, apparaissent les premières lignes ferroviaires suivies, une quinzaine d’années plus tard, par le développement, en Belgique, des premières ébauches de réseau. C’est d’abord la peur qui surgit face à ce monstre de métal crachant de la vapeur, capable de transformer la relation de l’homme à l’espace et à la vitesse, donc au temps. Mais, une fois les angoisses maîtrisées, le train devient évidemment le porteur du développement, du progrès, de l’enrichissement. Les premières toiles consacrées aux trains célèbrent d’ailleurs l’avancée technique (Constantin Meunier) et le découvreur de débouchés commerciaux.

Goeneutte, Le Pont de l’Europe La nuit (1887)

Une fois la crainte dépassée, les peintres commencent à voir dans le train un intrus qui modifie sans retour possible, la ville, le paysage, la société, les êtres. Ce n’est pas pour rien s’il inspire les Impressionnistes comme Monet, Caillebotte ou Goeneutte, auteurs de plusieurs toiles sur le Quartier de l’Europe, véritable noeud ferroviaire qui nécessitera la construction du Pont de l’Europe que beaucoup peindront.

Dans le courant du XIXème, la gare devient un lieu de modernité et d’innovation architecturale ou sociale sans précédent.

The Railway Station
William Powell Frith The Railway Station (1862)

L’époustouflante toile The Railway Station de William Powell Frith (dont on ne peut voir dans cette exposition , hélàs, qu’une reproduction) montre comment la gare est un véritable microcosme social à travers les 86 personnages qu’il met en scène, du chef de gare au voleur, des fiancés aux mendiants, du voyageur en retard aux enfants qui jouent avant le départ.

Jan Toroop, Emplacement ferroviaire, +/-1885

Ensuite, même si le cheval de fer, face au cheval de labour (Jan Toorop), continue à être un sujet apprécié des Impressionistes, il devient, au XXème siècle, un thème privilégié des

Ivo Pannaggi, Un train en marche , 1922

futuristes et des cubistes qui abordent le train comme machine de guerre, puissante et destructrice. L’esthétique de la mécanique fascine aussi les premiers cinéastes, les peintres comme Léger ou Servranckx, les écrivains comme Cendrars.

Paul Delvaux

L’esprit est prêt alors pour que le train devienne objet fantasmé comme chez Delvaux ou De Chirico.

Et aujourd’hui, paradoxalement, le train redevient un moyen de retrouver la lenteur et le calme.

Il n’est pas absolument nécessaire d’être un amateur de locomotives ou un voyageur soucieux d’éviter la vitesse pour apprécier cette exposition. La scénographie chronologique donne bien à voir l’évolution du train comme objet d’inspiration artistique en mélangeant les genres, autour des toiles exposées, du cinéma aux affiches syndicales en passant par les photos. On y repère aussi certaines toiles inattendues (un Mondrian de la première époque, par exemple) et quelques bijoux (Spillaert).

J’ai vraiment beaucoup aimé en particulier deux installations. La première, In between de la musicienne Farida Amadou (2021), ouvre l’exposition. Elle propose au visiteur d’intervenir sur un montage d’images filmées de la fenêtre d’un train en marche et accompagnées par une composition musicale de l’artiste, en pinçant d’immense cordes de piano tendues devant la performance. L’impact sur la narration est étonnant.

Et c’est aussi le fil de narration qui conduit la deuxième installation, 1 to 87 de Fiona Tan (2014) , à la fin de l’expo: une vaste maquette, comme les chemins de fer de l’enfance, nous montre le passage d’un train dans une vallée apparemment idyllique. Mais, à bien y regarder…

Exposition accessible jusqu’au 13 février 2022 aux Musées Royaux des Beaux Arts de Belgique, 3 rue de la Régence. Covid safe ticket et carte d’identité. Pass Museum.

Ce texte est soumis à la loi sur la reproduction. Autorisation à demander à amelie.haut01@gmail.com

Photos Amélie Haut