L’œil était dans le livre…

J’avoue d’emblée : j’ai lu le dernier roman d’Éric Emmanuel Schmitt, L’homme qui voyait à travers les visages,  parce que je suis Carolo et qu’il se passe à Charleroi. Parfois, les motivations sont bien faibles, je le reconnais.

Augustin Trolliet, piètre et pâle stagiaire au journal Demain de Charleroi, assiste malgré lui à un attentat commis par Hocine Badawi sur le parvis de la Basilique Saint Christophe, à la sortie d’un enterrement. 8 morts. Du jour au lendemain, alors que Charleroi, métaphore littéraire de Molenbeek, devient, pour tous les médias en mal de copie terroriste, le centre déglingué du monde, Augustin se retrouve, lui, en témoin privilégié qui révèle l’incroyable : il y avait deux terroristes ! Car Augustin possède le don secret de voir ce qui nous reste invisible : ces morts qui nous accompagnent parce qu’ils n’ont pas fini leur tâche auprès de nous ou parce que nous les convoquons. Et il a vu nettement celui qui accompagnait Hocine ! Grâce à sa nouvelle notoriété, Augustin parvient à interviewer Eric-Emmanuel Schmitt, l’écrivain célèbre dont la révélation mystique au désert de Charles de Foucauld est bien connue. Il l’interroge donc : la violence vient-elle de Dieu, comme le pense la juge Poitrenot, ou vient-elle au contraire des hommes ?  Schmitt suggère bientôt à un Augustin quelque peu dépassé de tenter une expérience périlleuse qui le conduira à interroger un autre écrivain, auteur de trois livres célèbres, Dieu lui-même! N’est-Il pas le seul à posséder la réponse à toutes les questions? Et ne serait-il pas intéressant  de Lui demander en direct qui écrit vraiment quand Dieu écrit? Et celui qui lit les écrits de Dieu, lit-il vraiment ce que Dieu a écrit?

La première partie carolo-terroristico-fantastique du récit m’a laissée de glace. Juste pour le détail, parce que , donc, je suis Carolo et qu’on ne se refait pas… la Meuse ne passe pas à Charleroi, c’est la Sambre qui y coule (page 119), et c’est un soulagement quand le café Les Chevaliers de la page 246 reprend son vrai nom, Les Templiers, à la page 361, alors que nous l’avions reconnu dès le début de la description, au demeurant très juste!

Par contre, avec l’entrée en scène, pleine de dérision, du personnage de l’écrivain Eric Emmanuel Schmitt, commence une réflexion passionnante sur la violence faite aux hommes autant qu’à Dieu et en son nom, la religion, l’écriture, l’existence et la capacité d’être à soi-même, à travers des dialogues contradictoires époustouflants que j’ai lus et relus avec enthousiasme. C’est bien connu, Eric-Emmanuel Schmitt (l’auteur) est un lettré doublé d’un exégète des anciens et des textes religieux et philosophiques. Il informe autant qu’il raconte. En « humaniste forcené », comme il se définit lui-même, et qui  se veut chahuteur de conscience. Une petite déception de lecteur : depuis Benjamin Constant, le procédé du manuscrit écrit par un autre et reçu par la poste a été utilisé maintes fois, et le disciple candide mais néanmoins instruit, qui pose les bonnes questions, ainsi que les lettres postfaces qui éclaircissent le récit sont des trucs littéraires trop vus. Malgré cela, le mouvement de la réflexion est puissant et l’émotion si prégnante qu’on ressort de là  textuellement bouleversé.

Et, façon schmittienne,  je m’interroge: qui lit quand je lis du Schmitt ?

(Albin Michel, 2016)

 

Dans la rubrique Alerte au livre, à gauche de cet article, on trouvera régulièrement des commentaires « flash » sur des ouvrages lus récemment.

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