L’éclat du Big Bang

Il fait une chaleur insupportable sur Avignon. Les festivaliers hésitent à entrer dans les théâtres surchauffés du OFF. Les organisateurs des spectacles du IN distribuent des bouteilles d’eau pour éviter de devoir suspendre les représentations à cause de malaises à répétitions chez les spectateurs. Il est 18h. L’ombre est presque nulle dans la Cour de l’Oratoire pleine à craquer. Le comédien entre en scène, il porte une écharpe autour du cou et un pardessus épais, imposés par le rôle. Il transpire plus encore que nous. Mais, peu à peu, sa voix si particulière, presque frêle, la fluidité de son phrasé rapide et son immense sourire juvénile, tantôt d’une tendresse désarmante, tantôt carnassier, nous embarquent. La chaleur se fait moins suffocante. La légèreté s’installe. Nous sommes les élèves de ce prof de philo qui parle de Nietzche et de Kafka et nous le suivons sur cette frontière si ténue qui sépare la folie de l’entendement. Philippe Avron joue sa pièce Big bang. Nous sommes en juillet 1983.

Philippe Avron, je le connaissais déjà comme humoriste, en duo avec Evrard, ou comme acteur majeur sous la direction de Jean Vilar (L’avare, 1962), Peter Brook (The tempest, 1968), Benno Besson (inoubliable Hamlet, 1977) ou Planchon (Dom Juan, 1980). Mais je ne l’avais jamais vu sur scène et c’était donc la première fois que j’assistais à un seul en scène où il interprétait ses propres mots. Je n’hésite pas à dire que ce fut un choc autant qu’un enchantement d’écouter ce texte profond parlant de littérature, de mort, de masques, de vérité et d’enseignement dans une légèreté virevoltante. A partir de ce moment-là, je verrai (et parfois plus d’une fois !) tous les spectacles qu’il présentera à Bruxelles, Louvain-la-Neuve, Charleroi ou … Avignon, bien sûr ! Après Big Bang, il y aura Dom Juan 2000 (créé à Bruxelles en 1988, à l’Atelier Ste Anne de Philippe Van Kessel), Ma cour d’honneur, Je suis un saumon (Molière du meilleur one man show en 99), Le fantôme de Shakespeare (même Molière en 2002), Rire fragile (créé au Théâtre de la Vie en 2004)…

Un soir, à l’issue d’une représentation à Bruxelles, justement dans ce petit Théâtre de la Vie qu’il affectionnait particulièrement, nous nous sommes croisés, par hasard, et nous avons échangés quelques mots. J’ai dit le choc Big Bang. Il a répondu, par humilité, magie du théâtre. Au fil du temps, cette petite conversation à la fin de ses spectacles est devenue (pour moi) comme un rite. Nous parlions un court instant, je l’interrogeais sur un moment ou une phrase, je lui montrais des photos de lui que j’avais prises en Avignon, des mots partagés pour dire le plaisir de le voir sur scène et d’écouter ses textes, pleins de force vitale et qui vous ragaillardissaient pour continuer la suite.

A l’été 2010, je n’avais pas pu me rendre en Avignon et je le regrettais amèrement car j’aurais voulu assister à la création de Montaigne, Shakespeare, mon père et moi… Je me consolais en pensant qu’il viendrait certainement par chez nous à l’automne. Mais la vie n’en a pas voulu ainsi. Des spectateurs, en larmes, ont vu Philippe Avron faire un malaise sur scène pendant la représentation. Transféré d’urgence à Paris, il devait y décéder le 31 juillet. J’étais en larmes, moi aussi. Et en deuil. J’avais écrit alors quelques mots à sa compagne, la psychanalyste Ophélia Avron. Dans sa réponse, elle me demandait de garder Philippe en mémoire. Elle l’a rejoint en 2013.

Quand je me suis mise à peindre, une de mes premières toiles représentait une petite bibliothèque dans laquelle j’avais placé mes livres les plus chers. On y reconnaît – très difficilement, j’en conviens, mais je débutais…- un recueil de poèmes de Nazim Hikmet, un polar d’Arnaldur Indridasson, un roman de Marcel Defoin et, appuyé sur la Bible de Maredsous que mon père affectionnait, Big Bang de Philippe Avron.

Voilà, chers Ophélia et Philippe. Sept ans déjà et je n’oublie pas.

Le blog des Amis de Philippe Avron offre une mine d’informations et de souvenirs. C’est à la Maison d’Avron, située à Hardivilliers en Vexin, que seront organisées les 29,30 septembre et 1er octobre 2017 les première Journées Philippe Avron.

 

Ce texte est soumis à la loi sur le droit d’auteur. Autorisation à demander à amelie.haut@gmail.com

 

 

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Une réflexion au sujet de « L’éclat du Big Bang »

  1. J’aime beaucoup cet hommage empreint d’admiration et de mélancolie .On ne leur dit pas assez à ces étoiles que leur lumière réfléchissante nous éclaire et qu’elles nous aident à « grandir » encore…
    Bien à toi,
    Y.M.

    J'aime

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