Les béances de Charles Szymkowicz

Entrer dans la salle Saint-Georges, à Mons,  de ces jours-ci c’est comme se fourrer dans un gosier qui vous happe et vous conduit vers des méandres. Dès la porte passée, des gueules ouvertes, béantes, coincées par leur cri muet dans l’espace étroit de la toile d’où toute échappée est impossible, semblent vous avertir comme la phrase de Dante à la porte des Enfers. Des gorgones et des Salomé castratrices qui décapitent au moindre recul construisent autour de vous une escorte effrayante. Mais si vous osez aller plus loin, si le courage ne vous manque pas, si vous ne vous êtes pas déjà encourus, alors, grâce à l’impressionnante scénographie de l’architecte Franck Alland qui fait déferler sur vous une centaine de toiles, vous entrerez peu à peu dans l’album de famille de Charles Szymkowicz. Ici, bien sûr, pas de photos de mariage ni de vacances au bord de la mer, mais des dizaines de visages, des gueules, forcément, tracées dans l’épaisseur d’une matière soumise à l’artiste, pour rendre hommage à ceux que Szymkowicz considèrent comme « ses illustres »  et dont il reconnait l’influence sur son œuvre. Cherchez bien, vous reconnaitrez Goya, Soutine, Hopper, ou Van Gogh, mais aussi, Verlaine, Rimbaud, Bachelard, Isaac Bashevis Singer, Woody Allen, Dante (justement) et même Amy Whinehouse !

Allez, poussez encore un peu plus loin et entrez dans la salle où Charles Szymkowicz (qui, lui non plus, n’a jamais fermé sa gueule) peint les oppressions qui le hantent. Des camps de la mort aux djihadistes, de la violence du napalm à la noirceur de l’enfermement. Des gueules encore, des béances toujours de corps meurtris ou décomposés jusqu’au squelette, des armes, des barreaux, et ne vous laissez pas berner par la couleur, presque pure, violente, tranchante, juste là pour troubler votre jugement.

Il faut aller jusqu’au bout maintenant, parce que là-bas, au fond de la chapelle transformée en galerie, dans le saint des saints, il y a – peut-être – l’apaisement. Comme si peindre sa mère ou sa fille autorisait enfin Szymkowicz à détourner les yeux de ses plaies, refermées pour un temps. Comme si, dans cette salle, il était possible de tenir le passé et le mal à bout de bras et les éloigner assez pour qu’ils ne vous sautent pas à la gueule, une fois encore.

Maintenant, faire le parcours inverse ne sera pas simple, sachez-le, mais vous sortirez de là plus légers car c’est le propre des grandes œuvres d’absorber en elles les blessures, même secrètes, qui rongent et qui dévastent.

Il y a longtemps, au début des années 80, un grand type, aux cheveux longs et à la barbe noire, occupait une maison presque en face de celle de mes parents. Il était bizarre, on ne savait presque rien de lui sauf qu’il peignait d’étranges tableaux pleins de noir, de rouge sang et de bouches ouvertes, béantes, de trucs auxquels personne dans cette rue ne comprenait rien. Il portait un nom imprononçable,  Charles Szymkowicz. Mon père, peintre lui-même, lui parlait parfois, échangeait sans doute des idées sur l’art et je pense qu’il a dû lui consacrer un article dans Métro, le journal de René-Pierre Hasquin, où il tenait la rubrique consacrée aux artistes de la région. Très intrigué et même dérouté par ce travail artistique éloigné de sa propre démarche, mon père percevait cependant qu’il se profilait comme majeur. Il le comprenait mal. Ce qui le troublait. Mais il en parlait avec cœur et me répétait cette phrase : Szymkowicz met de la couleur sur les blessures noires dont il a hérité. Moi, de mon père, j’ai hérité un petit tableau, encre de chine sur carton, que Charles lui avait offert à je ne sais quelle occasion et qu’il avait accroché dans son bureau, pour « tenter de le comprendre ». Aujourd’hui, le tableau est suspendu dans mon propre bureau. Il représente une bouche béante, opprimée dans un angle, hurlant le désespoir d’être irrémédiablement coincée sur l’espace clos de la toile. Chaque fois que je le regarde, je pense à l’esprit d’ouverture et à l’immense tolérance de mon père. Et, rien que pour cela, je dis: merci, Monsieur Szymkowicz !

La peinture dans la gueule ! Le K. Szymkowicz. Jusqu’au 15 octobre à la salle Saint-Georges, Grand-Place, Mons. Ouvert du mardi au vendredi de 12h à 18h et le week-end de 14h à 20h.

 

Photos © Amélie Haut

Ce texte est soumis à la loi sur le droit d’auteur. Autorisation à demander à amelie.haut@gmail.com

 

 

 

 

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Une réflexion au sujet de « Les béances de Charles Szymkowicz »

  1. Je n’attendrais pas d’être à l’atelier pour te dire que :
    J’aime beaucoup cette brève où toi aussi tu distilles un regard à 360 degrés sur le monde et où tu reconnais un gène parental si utile pour mieux comprendre l’Art,…la vie et tous ses mécanismes.
    Y.M.

    J'aime

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