Celui qui ne chantait pas seulement pour chanter

Le temps peut – souvent – se comporter comme une gomme qui, au mieux, efface de la mémoire les souvenirs les plus inacceptables, les plus douloureux, ou, la plupart du temps, les dilue, les pastélise, les rend tellement diffus qu’on les croit disparus.

Parfois, il arrive que le temps ne fasse rien à l’affaire et que la réalité ancienne parvienne à se maintenir bien présente à tel point qu’il faille la considérer avec autant d’intensité que si elle venait de survenir. Parfois, c’est ce qu’on appelle le devoir de mémoire. Parfois.

Le 3 juillet 2018, neuf anciens militaires chiliens ont été condamnés à des peines allant de 18 à 5 ans de prison pour l’assassinat – 5 jours après la disparition du Président Salvador Allende – du poète, chanteur militant et homme de théâtre Victor Jara.  C’était le 16 septembre 1973. Il y a 45 ans.

Moi, qui ai pourtant la mémoire oublieuse, je me rappelle comme si c’était hier ce 11 septembre 1973 et les jours qui suivirent. La mort d’Allende sous le bombardement de la Moneda, la mort de Neruda, les premiers disparus, la répression sans vergogne ni limite, le groupe Quilapayun en concert à la fête de l’Huma obligé de rester en France, la mobilisation de pays européens emblématiques comme la Suède, et puis les concerts de Violeta Parra, les défilés contre la dictature, l’arrivée des premiers réfugiés (que l’on n’appelait pas encore des migrants)…

A l’époque – et comme il est terrible d’utiliser aujourd’hui cette expression qui enfoui le vécu sous un tombereau d’années -, sans Internet et sans réseaux sociaux, nous avions appris par bribes l’arrestation de Jara, les tortures qu’on lui avait fait subir, comment il avait continué à écrire et à chanter pour les autres prisonniers avant d’être séparé d’eux, son exécution de 44 balles dans le stade Chile (aujourd’hui rebaptisé stade Victor Jara), l’annonce de sa mort dans le journal Le Monde, son corps abandonné, avec d’autres, dans un terrain vague puis enterré clandestinement par sa femme, l’anglaise Joan Turner Jara… La légende s’est construite autour de ses mains broyées à coup de crosse et ses doigts tranchés à la hache pour lui faire passer l’envie de jouer de la guitare. Mes 33 tours se sont alors usés jusqu’au cœur du microsillon d’avoir joué et joué encore son répertoire et répété en boucle les textes de ses chansons. Il n’y avait pas de silence pour la voix militante de Jara ; ni d’oubli.

Durant l’été 2003, au cours d’un mémorable Festival IN d’Avignon paralysé par les grèves des intermittents du spectacle, j’avais assisté, dans le tout petit théâtre de L’encre Noir  à la représentation, dans le cadre du OFF, d’un spectacle de la compagnie Umbral, écrit et mis en scène par Víctor Quezada Pérez – fils d’un des membres du groupe Quilapayún -, intitulé Victor Jara ou la Mort d’un Poète. J’ai raconté ailleurs comment, à l’issue de la représentation, un jeune couple m’avait interpelée parce qu’ils m’avaient entendue fredonner Levántate y mira la montaña, et qu’ils ignoraient à quel point Jara était un poète remarquable. Ces jeunes gens étaient enthousiastes et, pourtant, ce n’était qu’un spectacle court, pas très bon en somme, mais appuyé sur des textes et chansons du poète ainsi que des documents sonores d’origine.

En 2009, le corps de Jara est exhumé de sa tombe clandestine et accompagné vers le Cimetière général de Santiago par des milliers de Chiliens venus lui rendre hommage.

En 2015, neuf anciens militaires, sont mis en accusation pour l’enlèvement et l‘assassinat du chanteur.

En 2018, ils viennent d’être condamnés pour cette ignominie commise il y aura bientôt 45 ans. Bien sûr, ces neuf-là peuvent encore faire appel. Bien sûr, le dixième, Pedro Barrientos, auteur du coup de grâce, se planque en Floride et est presque certain de ne jamais voir aboutir le processus d’extradition lancé par le Chili en 2014. Bien sûr, ce sont aujourd’hui des vieillards mais leur peine n’est pas que symbolique.

Ainsi, pour Victor Jara, le chanteur qui ne chantait pas seulement pour chanter, le temps n’aura jamais flouté les contours ni effacé les traces. Peut-être est-ce là, malgré tout, une bonne raison de continuer à espérer.

 

 

On trouvera dans l’article Para que nos acordemos accessible sur ce blog les détails de la biographie et de la discographie de Victor Jara. Mais on peut aussi avec profit se référer au site de la Fundación Victor Jara.

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Saisissante lumière du contre-jour

Il est probable que, en temps normal, je n’aurais pas visité une exposition de Josep Maria Solà. D’abord parce que son nom m’était totalement inconnu (et voilà … on sait à quel point se faire un nom est difficile dans le monde de l’art en dehors de sa propre région !). Ensuite parce que l’affiche qui annonçait cette expo ne m’inspirait pas et ne correspondait probablement pas à mes propres centres d’intérêts. Cependant, quand je suis à Argelès sur Mer, je fais confiance au travail de la Galerie Marianne qui propose toujours des artistes très personnels et originaux. Je suis donc entrée en toute confiance  dans la Galerie qui présentait jusqu’au 22 mai le travail de Josep Maria Solà.

J.M.Solà (Galerie Marianne Mai 2018)

Ce qui frappait dès l’entrée dans cette exposition, quand la vision est encore globale, c’est le traitement quasiment hyperréaliste des paysages présentés, façon carte postale, et

J.M.Solà (Galerie Marianne Mai 2018)

l’impression de voir des photographies. Le format aussi est particulier : des toiles plus longues que larges ou quasiment carrées. Puis dans un deuxième temps, le regard est attiré par une présence exceptionnelle de la lumière, sorte de jaillissement. Même les toiles placées dans certaines zones plus sombres s’éclairent comme de l’intérieur. Mais si l’on s’avance, on remarque tant le souci du détail que la technique hyper maîtrisée. A coups de petites touches, qui font penser dans certains tableaux à des manières pointillistes, avec une matière économe, mais néanmoins présente, et des aplats qui s’imbriquent pour construire des nuances chromatiques complexes.

J.M. Solà

Voilà comment j’ai découvert un peintre qui se revendique de l’Ecole catalane paysagière d’Olot, créée au XIXème siècle (à Olot non loin de Gerona, en Catalogne espagnole) par Joaquim Vareyda et qui, inspirée par l’Ecole française de Barbizon, va donner au paysage – essentiellement régional – un rôle de protagoniste central. De nombreux artistes ont adhéré – et avec succès – à l’esthétique de l’école d’Olot, tout au long du XXème siècle jusqu’à aujourd’hui. C’est le cas de Josep Maria Solà, diplômé en 1996 de l’Ecole d’arts appliqués d’Olot (peinture murale). La réussite de ses premières expositions lui permet de se consacrer exclusivement à la peinture. De paysages, bien entendu.

Pour choisir ce qu’il va fixer sur la toile, Solà observe abondamment et photographie l’endroit qu’il va peindre à différents moments du jour avant de choisir l’instant privilégié qu’il gardera et traduira. De son propre aveu, Solà n’aime peindre ni le déchainement de la mer ni l’excessive sérénité du désert. Il préfère les montagnes, les champs, les sous-bois ou les panoramas propres à sa région ou à d’autres lieux proches.

Et pour expliquer l’accrocheuse qualité de sa lumière, il se réfère à sa technique privilégiée, le contre-jour, « moment précis où les couleurs primaires et secondaires s’affirment, plans et distances visuelles se différencient tandis que les volumes se font plus marqués » .

J’ai été assez peu sensible, il est vrai, à certains paysages « typiques » de la région. Par contre j’ai vraiment eu un coup de cœur pour deux toiles, très différentes :

J.M.Solà

une vue de mer – très universelle, des Calanques à la baie d’Halong, bien qu’empruntée aux rivages catalans – et un verger dont la lumière en arrière-plan, traversant les frondaisons, confère à l’ensemble une sorte d’abstraction qui le sublime et lui donne des airs éthérés, façon Monet.

J.M. Solà

 

 

Jusqu’au 7 juillet à la Galerie Marianne: Valérie Depadova (technique mixte, naïf)

 

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Photos © Amélie Haut

 

 

Identité de la nature morte espagnole

Si votre cœur défaille devant la représentation d’un oiseau mort, une tranche de saumon avarié, un lapin à l’œil vitreux sur le point d’être dépiauté, ou une poule aux pattes entravées pour mieux l’égorger, alors, passez votre chemin, l’exposition Spanish Still Life n’est pas pour vous.

Si vous considérez la nature morte comme un genre mineur, pour ne pas dire inférieur, purement décoratif et destiné à quelques bons faiseurs juste capables de reproduire sans ambition intellectuelle, allez plutôt voir les toiles de Fernand Léger.

Si, au contraire, vous pensez que la nature morte est un genre complexe qui relate une société, préfigure certains changements artistiques ou porte des innovations et des évolutions, il faut que vous  consacriez un long moment à Spanish Still Life car les toiles présentées à Bozar sont vraiment exceptionnelles et – étonnamment – pas toutes signées des grands maîtres comme pourrait le laisser croire le sous-titre « Vélazquez, Goya, Picasso ».

J’ai parlé naguère, sur ce blog, du concept général de nature morte. L’exposition, visible à Bozar jusqu’au 27 mai, se centre sur la nature morte espagnole qui a vu le jour à Tolède au cours du XVIème siècle et dont le premier exemple, dû à Juan Sánchez Cotán, a servi pour la très belle affiche. Les deux natures mortes de Cotán exposées au début de la visite sont d’une provocante modernité par la sobriété (quelques fruits ou légumes souvent suspendus dans le vide), le dépouillement d’un champ défini par un angle de pierre ou de bois à la manière des « caisses » modernes, le fond presque uniformément noir et la composition déstructurée. On peut comprendre que les élites de l’époque lui aient conféré aussitôt une charge intellectuelle liée à son apparente ascèse.

Mateo Cerezo

 

Cette sobriété naturaliste des bodegones perdurera près d’un siècle avant de se laisser emporter par la profusion

baroque, où les garde-manger, les tables de banquet, les animaux à dépecer, les vases luxuriants et la surabondance de toutes sortes constituent les thèmes privilégiés. On retrouve d’ailleurs cette incroyable profusion

Antonio de Pereda

dans les vanités du Siècle d’or espagnol.

Bernardo Lorente Germán

 

Au XVIIIème, en Andalousie, apparaissent des trompe l’œil (trampanojos) s’ins

pirant des Hollandais comme Collier ou Gijbrechts.

 

Enfin, au XIXème, Goya insuffle à ses quelques natures-mortes, peintes pour un usage purement domestique, une dynamique et une violence tragique assez éloignées de la précision photographique des siècles précédents. C’est le début d’un regard moderne porté sur la nature morte qui verra ses formes revisitées chez Picasso, Juan Gris, Miró et plus tard par les surréalistes comme Dalí ou Palencia

Juan Miró

Toute linéaire et chronologique qu’elle est, cette exposition montre avec beaucoup de finesse (et une belle lumière) les échos que la nature morte espagnole se renvoie, d’époque en époque, et se termine sur un joli clin d’œil grâce à une toile du groupe valencien Equipo Crónica, montrant que la boucle se boucle. Tôt ou tard.

 

 

Commissaire: Angel Aterido

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Photos © Amélie Haut