Deux découvertes muséales

Deux découvertes muséales en une semaine, voilà qui est bien agréable. Je l’avoue, je n’étais jamais allée à la Piscine de Roubaix, construite en 1932 puis reconvertie en Musée d’art depuis le 20 octobre 2001. J’ai donc découvert à la fois le lieu et l’exposition Eloge de la couleur, consacrée à l’emploi de la couleur dans le paysage, l’architecture ou le design. Le mouvement du « colorisme-conseil » apparu après la deuxième guerre mondiale se prolongera dans les années 70 par une vague de concepteurs dont les propositions plastiques iront des motifs supergraphiques à l’art monumental et qui deviendront progressivement des créateurs de produits industriels. Si l’exposition relève plus de la réflexion théorique sur la couleur (déclinaison de tons, nuanciers, projets architecturaux pour intégrer la couleur en ville, etc.) que d’une présentation d’œuvres d’art, elle s’intègre parfaitement dans le superbe espace de la Piscine et de ses cabines de douches qui accueillent en même temps, à l’étage, un « Accrochage textile et mode tout en couleur ». La tissuthèque, présente dans le musée, compte d’ailleurs plusieurs centaines de milliers d’échantillons de toutes les époques ! Notons aussi le décor du restaurant, préservé sous la forme de la buvette d’origine (1932), et le somptueux bassin central entouré de sculptures ! Par ailleurs, la Piscine organise une foule d’activités pour les adultes autant que pour les enfants, des cours, des stages, des conférences, des parcours, des ateliers, des colloques, bref de quoi revenir plus d’une fois… Prochaine exposition Carolyn Carlson, writings on water (du 1er juillet au 24 septembre 2017).

Rouvert depuis 2010, le Musée départemental de Flandre, lui, est installé dans l’Hôtel de la Noble Cour, un bâtiment classé du XVIème situé sur la Grand Place de la jolie cité de Cassel (à une quinzaine de kilomètres de Dunkerque). Le musée se consacre à mettre en valeur la culture flamande quelle qu’en soit l’époque. Après l’exposition L’Odyssée des animaux, peintres animaliers flamands du XVIème terminée le 22 janvier 2017, c’est la place de l’animal dans la création contemporaine qui fait l’objet de A poils et à plumes. On peut y voir, entre autres choses, d’étonnantes sculptures de Jan Fabre couvertes des fameux coléoptères, des scarabées qui incarnent la renaissance, quelques-unes des célèbres peaux de cochons tatouées et tannées de Wim Delvoye, les photos de Marie-Jo Lafontaine ou d’Eric de Ville, l’installation impressionnante, In Flanders Fields, de Berlinde de Bruyckere dans laquelle des structures métalliques recouvertes de vraies peaux de cheval représentent une mort figée pour l’éternité, ou bien encore les croisements taxidermistes de Koen Vanmechelen, sensés signifier la diversité et la multiculturalité… La scénographie générale est construite sur un écho car chaque œuvre est mise en dialogue avec une œuvre ancienne. Citons seulement l’impressionnante Bataille des éperons d’Or de Nicaise de Keyser (1836) face à In Flanders Fields ou Nature morte de chasse avec cygne de Peter Boel (XVIIème) face à Leda, engel van de dood, (2004) cygne naturalisé sur cercueil de bois recouvert d’élytres de scarabée, de Jan Fabre. Mon coup de cœur: un délicieux petit chat fasciné par des tranches de saumon (Jan Fyt, XVIIème)!

Aucun cartel explicatif des œuvres, mais un petit livret assez complet et bien informé accompagne la visite.

On attendra avec grand intérêt la prochaine exposition Le portrait ou le reflet de l’âme ***conçue à partir de la collection du musée des Beaux-Arts de Dunkerque.

 

*Eloge de la couleur, Roubaix, La Piscine, du 1er avril au 11 juin 2017, 23 rue de l’Espérance. Ouvert du mardi et jeudi de 11 à 18h, vendredi jusque 20h et WE de 13 à 18h. www.roubaix-lapiscine.com

**A poils et à plumes, Musée de Flandre, du 4 mars au 9 juillet 2017, 26 Grand Place à 58670 Cassel. Ouvert du mardi au samedi de 10 à 12h30 et de 14h à 18h, dimanche de 10 à 18h. www.museedeflandre.lenord.fr

¨***Du 7 octobre 2017 au 1er avril 2018.

 

Ce texte est soumis à la loi sur la reproduction. Autorisation à demander à amelie.haut@gmail.com

Rapprochements dans l’écart

Visiter à trois jours d’intervalle deux expositions aussi différentes que le Clair-obscur de Pierre et Gilles* au Musée d’Ixelles et la Rétrospective Rik Wouters** aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique relève d’une étonnante expérience. Une sorte de grand écart à la fois temporel, artistique, et… mondain car si les toiles de Pierre et Gilles se regardaient dans une espèce de silencieux confort ouaté atemporel et quasiment mystique, la foule qui se pressait pour voir les œuvres de Wouters était dense, bruyante, comme en représentation.

Il est clair que les artistes tout à fait contemporains – ils ont commencé leur travail dans les années 1980 – que sont Pierre et Gilles ne produisent évidemment pas leurs œuvres dans le même contexte artistique que Rik Wouters, né en 1882 et prématurément mort en 1916 à l’âge de 33 ans. Catalogué comme « fauviste brabançon » Wouters est marqué par les toiles de Gauguin, Ensor ou Renoir ; il livre de fulgurantes compositions impressionnistes et colorées. Andy Warhol étant passé par là, Pierre et Gilles, par ailleurs embarqués sur la vague pop rock disco, se consacrent à photographier des portraits qui sont ensuite repeints et retraités comme des toiles. Ici aussi, la couleur fuse mais elle est saturée, vive, directe, pleine de paillettes.

Ce qui m’a réellement frappée en visitant ces deux expositions, c’est l’évidence qu’un projet artistique global sous-tend les travaux.

Rik Wouters

 

Rik Wouters (Autumn)

Chez Rik Wouters, il s’agit de construire – littéralement – autour de Nel, sa femme-muse et principal modèle, des compositions toujours plus fluides, dont on a le sentiment que le vide laissé sur la toile l’emportera, et dans lesquelles le traitement de la peinture (diluée ou traitée au couteau), l’effacement des traits et l’espace pictural ouvert (par les fenêtre, les miroirs, les mises en abimes)

annoncent les recherches sur la décomposition du réel qui vont suivre.

Chez Pierre et Gilles, dès les premiers portraits en 1980, il y a une volonté de travailler sur l’image, de la construire – là encore littéralement -, de la maitriser et de la magnifier dans des décors sublimés , tout en y laissant des traces personnelles : les larmes des poulbots sur les cartes postales de notre enfance, le port du Havre, le corps, la mise en scène de soi-même… et du couple. Un conseil : passez d’abord par la mezzanine et découvrez les œuvres des années 80 ainsi que tous ces objets inspirant rassemblés dans des vitrines. Ils humaniseront l’œuvre et lui donneront une dimension humaine que les décors et les encadrements sur-travaillés oblitèrent souvent.

La question est cruciale: comment trouver un sens à sa production artistique, lui donner un véritable langage? Le sentiment que ces artistes ont trouvé leurs réponses était prégnant à l’issue des deux visites.

 

*Jusqu’au 14 mai. Commissaire Sophie Duplaix, du Centre Pompidou. De nombreuses activités organisées (www.museedixelles.be) dont Meet the artist, à 20h15 le 18 avril avec Pierre et Gilles, sur réservation (02 641 10 20), 11 euros .

** Pour la première fois les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique et le Musée Royal des Beaux-Arts Anvers rassemblent leurs collections d’œuvres de Rik Wouters en une rétrospective la plus importante jamais organisée. A signaler : un atelier créatif au cœur de l’expo où chacun peut produire une œuvre personnelle ! Toutes les activités sur http://www.fine-arts-museum.be

 

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Du bleu et de ses mots

Le 11 mars 2017, à la Foire du Livre de Bruxelles, Daniel Bernard* a présenté son dernier livre dans une conférence passionnante – annoncée sur ce blog –  consacrée à  L’histoire extraordinaire d’une couleur : ce bleu qui a conquis l’Europe, au cours de laquelle il a expliqué à un public nombreux et conquis, pourquoi le bleu est une couleur tout à fait particulière puisqu’elle n’existe pas vraiment comme telle dans la nature.

Les premiers artistes de l’art pariétal** n’utilisent pas de bleu. Ils connaissent le rouge, l’ocre, le noir et même le vert mais n’ont pas la maitrise de ce bleu qu’ils observent dans le ciel et sur la mer et qu’ils rêvent de s’approprier. Ainsi, dans leur esprit, le bleu du ciel, inaccessible et qui tourmente leur esprit, devient une couleur divine et le mouvement des nuages ne résulte que du souffle d’un dieu. Maitriser le bleu symbolise donc une manière de rejoindre les dieux. Dès 2500 avant Jésus Christ, des recherches se font en ce sens. Chez les Egyptiens, le mélange de sable, silice et cuivre cuit dans des fours en pierre donne le bleu égyptien dont se couvriront les pharaons pour se diviniser. Au sable et à la silice, les Perses ajouteront le cobalt qui donnera le bleu de Samarcande, les Chinois créeront le bleu de Han grâce au baryum et les Mayas enduiront leur victimes de sacrifices, pour apaiser les dieux, d’un bleu du Yucatan, mélange d’argile blanche et de feuilles d’indigo.

Mais le bleu ne franchit toujours pas les frontières de l’Europe des croisades face à laquelle se dressent les étendards verts des mamelouks et des tribus fatimides, ce vert qui unifie, rallie contre l’ennemi et donne la force de la cohésion. trouver une couleur qui soit, elle aussi, le signe de ralliement de l’Europe s’impose au plus vite. Innocent IV (1180/90 ? – 1254) penche d’abord pour le blanc de la pureté mais il finit par rejoindre les enseignements de Suger***, l’abbé de Saint Denis, qui considérait le bleu comme la véritable couleur divine puisque Dieu est lumière et que la lumière est bleue. Ainsi apparaît le bleu roi ou bleu marial qui, jusqu’à aujourd’hui, va fédérer l’Europe. Et finira par être la couleur de son drapeau.

Initialement et jusqu’à la fin du 15ème siècle, le bleu sera produit à partir d’une plante, la guède, massivement cultivée dans le triangle formé par Toulouse/Albi/Carcassonne et dont les feuilles macérées sont agglomérées sous forme de coques ou  cocagnes, que l’on fait sécher. A partir de ces cocagnes est produite une pâte bleue ou  pastel. D’où le mot pastel actuel désignant ces bâtonnets de toute couleur composé de poudre compactée, et l’expression « pays de Cocagne » pour désigner la région de production, extrêmement riche puisque le pastel ou bleu de Toulouse vaut, à l’époque, plus cher que l’or.

A partir de 1492, l’équilibre du monde change et les routes commerciales deviennent maritimes. Il faut acheminer le pastel vers Bruges et Anvers et c’est le bleu qui trace le chemin à l’occasion des étapes où le pastel s’échange contre d’autres produits. C’est ainsi que, le long de la façade atlantique de la France, fleurissent des maisons peintes en bleu ! En effet, le pastel, chargé de répulsif (l’urine !), se révélait très utile pour écarter les moustiques !

Peu à peu, le pastel de Toulouse sera remplacé par l’indigo, dont le traitement est plus aisé. Historiquement, l’indigo es un arbuste originaire d’Inde qui a voyagé au long de la route de la soie pour atteindre Constantinople et même la Grèce. Mais désormais ce sera l’indigo américain qui arrivera directement en Europe par l’océan ! Le pastel sera définitivement remplacé avec l’arrivée des colorants chimiques à la fin du 19ème siècle.

Aujourd’hui, en raison du regain d’intérêt pour les produits naturels et de notre méfiance toujours plus grande à l’égard de la chimie, on assiste à un retour du bleu naturel : pastel pour des bleus clairs, indigo pour des bleus plus foncés…

 

 

 

*BERNARD, Daniel, (2016) La route de l’or bleu, La découvrance, La Rochelle.

**Art pariétal, du latin parietalis, « relatif aux murs », aux parois, désigne l’ensemble des œuvres d’art réalisées sur des parois de grottes.

*** L’Abbé Suger (1081 -1151), se consacre à la reconstruction de l’abbaye de Saint Denis  qui devient un monument symbolique dont l’architecture prestigieuse est à l’image du royaume capétien en pleine expansion et le modèle du nouvel art gothique. La réalisation du  chevet lumineux édifié de 1140 à 1144 est liée à une conception théologique de la lumière. (In VERDIER, « SUGER (1081-1151)  », Encyclopædia Universalis [en ligne],  http://www.universalis.fr/encyclopedie/suger/)

 

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