Les fées ne sont plus ce qu’elles étaient

Avant les fées étaient belles. Leur longue chevelure blonde flottait au vent, leur sourire aurait pu figurer dans une pub de Colgate ultra white, elles changeaient les citrouilles en carrosses et les crapauds en prince ou faisaient sortir de terre des châteaux élégants d’un seul coup de cette baguette d’où s’échappaient des myriades d’étoiles magiques. Elles se penchaient sur les berceaux ou apparaissaient lors des fêtes d’anniversaires pour offrir le meilleur.

Aujourd’hui, les fées ont la sale gueule et l’absence de morale d’un gangster américain venu du Delaware, qui surgit au beau milieu d’une fête d’anniversaire et, d’un seul coup de sa batte de baseball d’où s’échappent des myriades de dollars magiques, fait disparaitre six mille emplois, et offre le pire.

Aujourd’hui, 3 septembre 2016, ma ville célèbre ses 350 ans. Et un voyou shooté au profit des actionnaires aurait voulu lui niquer sa fête d’anniversaire ! KO pour le compte, il espérait ! Mais, en 350 ans, elle en a vu d’autres, ma ville ! C’est pas la batte magique qui la détruira ! Elle tiendra bon, c’est sûr. Elle recomptera ses cicatrices et ça lui donnera du courage ! Elle en a vu d’autres. Allez, fieu, remets une chope. C’est pas ça qui va nous donner la gueule de bois ! On redresse la tête ! On repart au combat !…

Bon anniversaire, Charleroi !

Rendre vie à la nature morte

En soi, le concept de ce que nous désignons en français par l’expression « nature morte » remonte à la nuit des temps. Si l’on considère, avec le musée du Louvre, que « sous le terme de nature morte sont désignées des compositions d’objets inertes ou de repas servis et la représentation de  l’univers domestique lié à la cuisine, aux vivres, puis au repas constitué » 1, alors un artiste des cavernes qui dessine la proie abattue, ne fait-il pas une « nature morte » ? Et dans la Grèce et la Rome antiques certaines fresques peintes en trompe l’œil étaient si réalistes que les oiseaux s’y trompaient et venaient picorer les grains de raisins peints. Et que dire de Pompéi où les trompe-l’œil représentant des fruits ou des volailles comportent déjà des ombres portées ? Mais c’est surtout dans l’Italie du XIVème et dans la Flandre du XVème que la peinture d’objets du quotidien se développe pour s’imposer en France au XVIème.

Le genre se cherche alors un nom. C’est d’abord l’italien Vasari qui le nomme, « cose naturali », avant de voir apparaître en Flandre le mot « stillleven », vers 1650. On retrouve aussi cette idée de « vie immobile » dans l’allemand «Stilleben » ou l’anglais « still life » ou « still life printing ». Au XVIIème en France on parle surtout de tableaux de la « vie coye », la vie tranquille, autre sens attesté d’ailleurs de l’adjectif still anglais. Au XVIIIème le philosophe Diderot parle de « nature inanimée » mais c’est pour caractériser le travail de Chardin que l’expression « nature morte » est utilisée en 1756. Certains critiques ont tenté – en vain – de défendre la formule « nature silencieuse », interprétation autorisée par une extension poétique des sens « immobile » et « tranquille » du mot still et que l’on retrouve d’ailleurs, aujourd’hui, en arabe dans l’expression laouhia zeitia « tabia samita » qui signifie tableau de « nature muette ». L’espagnol, quant à lui, se démarque en nommant ces compositions par le mot « bodegón » qui désigne les ingrédients placés à l’entrée de la cave, la bodega, lieu de rangement par excellence des aliments et des ustensiles de cuisine.

Pendant longtemps, les compositions de fruits, poissons, fleurs, salaisons ou autres éléments de repas, dites en « nature morte », comporteront aussi une dimension symbolique, quasiment moralisatrice, religieuse presque : il s’agissait de montrer le périssable, le corruptible, l’accumulation orgueilleuse, la vanité frivole, la gourmandise…

Aujourd’hui, en dehors peut-être de certaines installations très clairement liées à une critique de la société de surconsommation, les compositions de fruits, de fleurs, de macarons, de cupcakes, de bonbons ou de verre de vin entrent  plutôt dans l’esthétique décorative que dans l’illustration de l’inanité d’une accumulation insensée.

En tout cas, silencieuse, calme, tranquille, muette ou même inanimée tout conviendrait mieux pour cette nature peinte que « morte ». Et, comme me le proposait un ami, très distingué angliciste,  pourquoi ne pas faire des variations sur les différents sens du mot « still » et considérer que « there is still life in a still life-painting ».  Ce qui nous autoriserait à parler de nature « encore vivante ».

Parce que ressuscitée et sublimée par le regard et l’art du peintre.

 

http://www.louvre.fr/routes/nature-morte

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Pedro Romero: la réjouissante écriture des blessures universelles

Ce vendredi 5 aout avait lieu dans le cadre du Festival de Théâtre de Spa la création mondiale de la nouvelle pièce de Pedro Romero, Corbeaux de jour. Tout ceux qui ont vu sa pièce précédente, Belles de nuit, créée lors du Festival de Spa 2014, se souviennent, non sans émoi,  de la scène d’ouverture où Rose  juchée sur son tabouret de bar, s’offrait aux passants dans la vitrine de sa maison transformée en bordel. La silhouette filiforme de l’exceptionnelle Stéphanie Van Vyve, dans sa nuisette corail, exprimait une sensualité époustouflante et annonçait la couleur de la pièce: sexe, couple, amour, désir d’enfant, mais aussi destin, possibilité de réinventer sa vie, autre chance, comme celle que Rose choisit de donner à Nacho (Pedro Romero), l’exilé argentin en fuite et qui déboule chez elle, ou celle que Muriel, la femme de ménage, doit saisir pour vivre sa vie rêvée …

Désormais, dans Corbeaux de jour, Nacho et Muriel (toujours  Stéphanie Van Vyve) sont mariés et ont transformé l’ancien bordel en une entreprise de pompes funèbres. Mais les rêves se sont usés en se frottant à la réalité du quotidien et vendre des cercueils, même en forme de valise, n’apporte pas toujours l’exaltation espérée. Et ce n’est pas le souvenir d’un voyage de noce à Bredene où l’on a partagé des crevettes grises devant une Rodenbach grenadine qui relancera la mécanique du couple. Parce que la vie, discrètement, nous fissure, nous prive de ce que nous pensions être notre essentiel, nous désillusionne, mais nous recadre aussi, change notre point de vue, nous raisonne  (une sorte de sagesse? un apaisement?).

Cette nouvelle pièce de Pedro Romero – dans laquelle il endosse une fois encore les différents rôles masculins – pose toujours la question de la relation à l’autre mais sort, cette fois, du « simple » cadre du couple pour s’aventurer sur des sentiers plus intimes, plus douloureux, peut-être plus tourmentés encore: le rapport au père, à la mère, à l’exil, au passé… Lors de l’avant-première, le silence du public, vibrant d’émotion  lors de certains monologue de Muriel ou de Monsieur Flores, disait mieux que des applaudissements, à quel point les mots de Pedro Romero ont une résonance universelle qui touche chacun de nous. Et Pedro Romero, comédien, n’est jamais aussi bon que lorsqu’il nous livre ces moments de profonde intimité intérieure. Heureusement, comme toujours dans les pièces de Pedro, les éclat de rires abondent (le duo Dalida / Delon revisité est hilarant) et l’humour est omniprésent, parfois très décalé ou très « belge », qui nous emporte et nous requinque.

Et le public si étonnant des avant-premières de Spa l’a bien compris puisqu’il a réservé une standing ovation aux comédiens et à l’auteur, aussi bien qu’à la mise en scène d’Alexis Goslain et aux belles lumières de Jacques Magrofuoco.

Ma pépite du festival 2016, donc. Mais inutile de vous précipiter à Spa pour autant: toutes les représentations sont complètes! Il faudra aller applaudir Pedro et Stéphanie à l’Atelier Jean Vilar de Louvain-La-Neuve du 9 au 29 mars 2017. Ou en tournée lors de la saison 2017-2018!

Et si vous avez manqué Belles de jour, on annonce une reprise aux Riches Claires en 2017!

 

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